Un fleuron hospitalier privé de Nouvelle-Aquitaine au bord du gouffre
La polyclinique Pau-Pyrénées, propriété du groupe Bordeaux Nord Aquitaine (GBNA Santé), est en redressement judiciaire. 161 licenciements sur 542 salariés ont été annoncés, accompagnés de la fermeture programmée de services essentiels : maternité, urgences, oncologie et rééducation. Le tribunal de commerce de Bordeaux a examiné le dossier ce mardi 9 juin, sans rendre de décision définitive — une nouvelle audience est fixée au 8 septembre.
Samedi dernier, plus de 600 personnes défilaient dans les rues de Pau pour protester contre ce plan social brutal. Une mobilisation massive qui traduit l’ampleur du désastre humain et sanitaire qui se profile pour tout un bassin de vie.
La logique du profit contre le soin : l’aveu d’un système à bout
Le plan de restructuration est sans ambiguïté : il s’agit d’abandonner les activités dites « déficitaires » — oncologie médicale, urgences, soins de réadaptation — pour ne conserver que la chirurgie, jugée rentable. La clinique Marzet doit fermer fin juillet, la maternité de la clinique de Navarre en septembre.
Voilà ce qu’il advient lorsque la logique financière s’impose sans frein à des établissements de santé : les malades les plus vulnérables — les cancéreux, les parturientes, les accidentés — sont les premiers sacrifiés. Ce n’est pas une fatalité, c’est un choix politique.
Sur les 12 établissements que compte désormais GBNA, sept sont déficitaires, dont le navire amiral, la polyclinique Bordeaux-Nord, ainsi que celle des Quatre-Pavillons à Lormont.
La mort d’un fondateur, la fuite des cadres, l’effondrement d’un groupe
GBNA fut fondé en 1967 par Guy-Paul Guichard, médecin bordelois décédé en 2024 à l’âge de 98 ans. Sa philosophie était claire : utiliser les activités rentables pour financer celles qui ne l’étaient pas — urgences, maternité, oncologie, dialyse. Un modèle humaniste, à contre-courant de la financiarisation galopante du secteur.
Après sa mort, le groupe a connu une hémorragie de dirigeants. « Après la mort du fondateur, on a vécu la fuite d’une quinzaine de dirigeants, du directeur général, suivi de toute la direction », témoigne Xavier Heller, membre du comité du groupe GBNA Santé. La stratégie a basculé vers un modèle purement lucratif, à l’image du groupe concurrent Elsan.
La crise sanitaire du Covid a aggravé la situation : départs massifs d’infirmières et d’aides-soignants, attirés par les revalorisations salariales du Ségur de la santé qui ont bénéficié quasi exclusivement au secteur public. Le privé, lui, a été laissé pour compte.
55 % des cliniques privées françaises en déficit : un signal d’alarme national
Le professeur Jean-Charles Le Huec, chirurgien orthopédique et président de la commission médicale de la polyclinique Bordeaux-Nord, replace la crise de GBNA dans un contexte alarmant : 55 % des cliniques privées françaises sont aujourd’hui en déficit — tout comme les hôpitaux publics, dont le CHU de Bordeaux.
« Ce déficit est lié à l’absence de revalorisation des tarifs hospitaliers, à une augmentation des dépenses imposées par les ARS et aux nouvelles lois qui remboursent moins les patients », explique-t-il. En clair : l’État impose des charges croissantes tout en comprimant les ressources. Le résultat est mécanique — des coupes dans les services les moins rentables, c’est-à-dire les plus nécessaires aux plus fragiles.
Derrière ces chiffres se profile une question que nos gouvernants refusent de poser franchement : à force de soumettre la santé des Français aux diktats budgétaires de Bruxelles et aux injonctions technocratiques des agences régionales, combien de maternités, de services d’urgences et d’unités de cancérologie faudra-t-il encore fermer ?
Les syndicats mobilisés, le tribunal temporise
Devant le tribunal de commerce ce mardi, une trentaine de salariés et militants syndicaux — CGT, CFDT et SUD-Santé — ont fait front commun. « Des licenciements de soignants en si grand nombre, c’est du jamais-vu », dénonce Isabelle Larroquet, secrétaire du comité GBNA.
L’opacité de la direction est dénoncée avec force. « Tout est opaque, on n’a pas les chiffres, même pas au sein du comité du groupe », s’insurge Xavier Heller. Le tribunal n’a pas statué et a renvoyé l’affaire au 8 septembre, accordant un sursis estival aux salariés — sans pour autant dissiper l’incertitude.
La contagion menace d’autres sites du groupe. Dominique Mathe, délégué syndical SUD à la clinique d’Arcachon (150 salariés, également déficitaire), était présent par solidarité : « On est tous très attentifs à la situation de Pau parce que chez nous ce n’est pas terrible non plus. » Des départs de soignants et des ruptures conventionnelles y sont déjà évoqués.
Un avertissement pour la France entière
La crise de GBNA n’est pas un accident industriel isolé. Elle est le symptôme d’un système de santé étranglé par des décennies de sous-financement, de réformes mal calibrées et d’une bureaucratie sanitaire toujours plus lourde. Lorsque les urgences ferment à Pau, ce sont les Béarnais qui paient le prix d’une politique nationale déconnectée des réalités territoriales.
La France a su bâtir un système hospitalier qui fut l’envie du monde. Elle est en train de le laisser mourir en silence, service après service, maternité après maternité. Il est encore temps de choisir autrement.
