C’est par des clients de transformateurs que la nouvelle est parvenue aux oreilles des professionnels. Pas de courrier officiel, pas de consultation préalable, pas même un avertissement. Le Bureau national interprofessionnel du pruneau a découvert, par voie indirecte, qu’une décision de portée considérable venait d’être prise en son nom — et contre ses intérêts — quelque part dans les couloirs feutrés de Bruxelles.
Depuis le 1er juillet, les pruneaux américains entrent librement sur le territoire européen, sans acquitter le moindre droit de douane. La mesure, inscrite dans le cadre de l’accord de libre-échange conclu entre l’Union européenne et les États-Unis, s’applique à l’ensemble des fruits secs. Elle est entrée en vigueur discrètement, presque furtivement, pendant que les pruniculteurs du Lot-et-Garonne regardaient leurs vergers souffrir sous la canicule estivale.
« On l’a appris indirectement via des clients de transformateurs. Jamais nous n’avons été consultés. C’est une incompréhension totale pour les professionnels de la filière. » Ces mots de Gaëtan Vergnes, secrétaire général du Bureau national interprofessionnel du pruneau, disent à eux seuls tout ce qu’il faut savoir sur la manière dont Bruxelles traite les filières agricoles françaises : comme des variables d’ajustement dans une équation commerciale dont elles ne connaissent ni les termes ni les enjeux.
La France produit l’un des pruneaux les plus réputés au monde. Le pruneau d’Agen, reconnu et protégé, incarne une tradition agricole ancrée dans un terroir, portée par des générations de pruniculteurs qui ont façonné un savoir-faire irremplaçable. Ce n’est pas une marchandise abstraite que l’on déplace sur un tableau de bord commercial : c’est un produit vivant, enraciné, porteur d’une identité régionale et nationale.
Or voilà que les États-Unis, deuxièmes producteurs mondiaux de pruneaux, bénéficient désormais d’un accès sans entrave au marché européen. « C’est une véritable aubaine pour les États-Unis », reconnaît amèrement Gaëtan Vergnes. La filière française avait déjà absorbé l’arrivée des pruneaux chiliens en 2003, puis celle des Argentins à la faveur d’un autre accord négocié sans elle. La voilà contrainte d’affronter un troisième concurrent de taille, américain celui-là, adossé à une industrie agroalimentaire aux capacités de production et de prix sans commune mesure avec celles de nos exploitations familiales.
Faut-il s’étonner de cette méthode ? L’Union européenne a érigé en doctrine le sacrifice des intérêts agricoles nationaux sur l’autel des grandes négociations commerciales. Les filières françaises — céréaliers, éleveurs, viticulteurs, et désormais pruniculteurs — servent de monnaie d’échange dans des traités dont elles ne voient jamais la couleur. Bruxelles négocie, signe, et notifie après coup. La souveraineté économique de la France n’est plus qu’un souvenir que l’on brandit lors des campagnes électorales avant de l’abandonner sitôt les urnes fermées.
Au Bureau interprofessionnel du pruneau, on « accuse le coup », selon les propres termes de ses représentants. Le double choc de l’été — la canicule d’abord, la déferlante américaine ensuite — laisse la filière dans un état de vulnérabilité profonde. Ce que la nature n’a pas détruit, la technocratie bruxelloise s’emploie à l’achever. Et pendant ce temps, les pruneaux de Californie s’apprêtent à envahir les rayons des supermarchés européens, sans droits, sans contraintes, sans que personne n’ait jugé utile de demander leur avis aux hommes et aux femmes qui cultivent encore, en France, le fruit de leurs ancêtres.

