Le constat d’un homme de terrain
Il suffit de parcourir quelques pages de l’essai de Pascal Lorot pour sentir le poids d’une évidence longtemps refusée. Adieu Afrique. Histoire d’une rupture fatale, publié aux éditions Fayard en août 2026, s’ouvre sur une image qui aurait dû faire trembler les chancelleries parisiennes bien avant que quiconque daigne la regarder en face : la France, jadis puissance tutélaire d’un continent, est devenue un repoussoir. Pas un partenaire essoufflé. Un repoussoir.
Lorot n’est pas un essayiste de salon. Passé par des cabinets ministériels, par les couloirs de Total et de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement, président de l’Institut Choiseul, il cumule plus de quarante ans d’expérience directe sur le continent africain. C’est cette profondeur de regard qui rend son verdict si difficile à esquiver. Ce n’est pas la prose d’un idéologue lointain : c’est l’autopsie d’un praticien qui a vu le corps se refroidir.
Quarante ans de terrain, un divorce non anticipé
Le chiffre est brutal et mériterait d’être gravé dans le marbre de quelque ministère des Affaires étrangères : la part de marché française en Afrique a été divisée par deux au cours des trente dernières années. Dans le même temps, la Chine s’est imposée comme le premier partenaire économique du continent, sans états d’âme, sans leçons de morale, sans commissions mémorielles. Elle a simplement décidé d’être présente, massivement, durablement, avec la froide détermination des nations qui savent ce qu’elles veulent.
La France, elle, regardait ailleurs. Ou plutôt, elle regardait en arrière.
Car c’est là le cœur du diagnostic de Lorot : Paris n’a pas perdu l’Afrique sous les coups d’une offensive étrangère. Elle l’a perdue par cécité diplomatique, par paternalisme persistant, par une incapacité structurelle à percevoir les mutations profondes d’un continent qui se transformait à une vitesse vertigineuse pendant que les élites françaises en conservaient une image figée, coloniale dans sa forme même si républicaine dans ses intentions. « Ce n’est pas l’Afrique qui nous a quittés, c’est nous qui l’avons perdue », écrit-il. La formule est simple. Elle est implacable.
La repentance comme politique étrangère
Au cœur de l’analyse se trouve une critique qui mérite d’être entendue sans détour : la diplomatie française en Afrique s’est enfermée dans une logique de repentance permanente, particulièrement visible dans la relation avec l’Algérie. Les gestes mémoriels se sont multipliés, les commissions consacrées au passé ont fleuri, et tout cela a eu pour effet non pas d’apaiser les relations, mais de les maintenir dans un registre affectif et moral qui interdit toute discussion d’intérêts mutuels.
Quelle nation sérieuse conduit ainsi sa politique étrangère ? Quelle puissance accepte de se définir d’abord par ses fautes, réelles ou supposées, plutôt que par ses intérêts et ses ambitions ? La France gaullienne savait que la grandeur nationale n’était pas soluble dans la contrition. Elle savait qu’on ne négocie pas avec des partenaires en commençant par s’agenouiller. Ce réflexe de l’abaissement, que Lorot décrit avec une précision clinique, a coûté à la France une crédibilité que ses concurrents — Chine, Russie, Turquie, Émirats — n’ont jamais sacrifiée sur l’autel d’une bonne conscience importée.
Les États africains, y compris des démocraties stables comme le Sénégal ou la Côte d’Ivoire, n’acceptent plus les injonctions morales venues d’Europe. Ce n’est pas là une défaillance africaine : c’est le signe d’une maturité politique que Paris a mis trop longtemps à reconnaître.
L’économie abandonnée aux bonne âmes
Sur le plan économique, le tableau n’est guère plus réjouissant. Faute d’une stratégie d’État coordonnée — cette coordination que seule une vision souveraine et cohérente peut produire —, les entreprises françaises peinent à s’orienter dans la nouvelle Afrique. Elles arrivent avec les réflexes d’un autre siècle, sans boussole géopolitique claire, sans le soutien d’une diplomatie économique offensive. Leurs concurrentes chinoises, elles, bénéficient d’un État qui sait ce qu’il veut et le dit.
C’est ici que l’on mesure le prix de l’abandon de la souveraineté économique. Quand un pays délègue à Bruxelles sa politique commerciale, quand il laisse les injonctions du marché mondial dicter ses priorités industrielles, il perd aussi sa capacité à défendre ses intérêts sur des marchés aussi décisifs que l’Afrique subsaharienne. La France n’a pas seulement perdu des parts de marché : elle a perdu la volonté de les reconquérir.
Un continent d’avenir que la France regarde de loin
Pourtant, Lorot refuse le catastrophisme. Et c’est peut-être la partie la plus stimulante de son essai. En 2050, un habitant de la planète sur quatre vivra sur le continent africain. D’Abidjan à Nairobi, les start-up foisonnent, une jeunesse diplômée et ambitieuse réinvente des modèles économiques entiers. L’Afrique n’a plus besoin de la France. C’est désormais la France qui a besoin de l’Afrique.
Cette inversion est vertigineuse. Elle devrait provoquer un électrochoc dans les cercles dirigeants français. Elle ne le provoque pas, ou pas suffisamment, et c’est précisément ce que dénonce l’auteur : le décrochage, à force d’être habillé en fatalité, s’est banalisé. On l’a normalisé. On l’a presque accepté.
Or le redressement est possible. Lorot le dit avec conviction : si la France sait réinventer cette relation en étant pragmatique, en cessant de moraliser pour commencer à construire, elle peut encore accompagner la dynamique africaine. Mais cela suppose une condition préalable que l’auteur formule avec une clarté bienvenue : la France doit cesser d’attendre d’un tiers, fût-il européen, ce qui relève d’abord de sa propre volonté.
La volonté, ou rien
C’est sur cette note que l’on referme Adieu Afrique, avec le sentiment que le titre est peut-être moins un constat qu’un avertissement. L’adieu n’est pas encore consommé. Il est, comme le précise le sous-titre, « presque » consommé. Il reste une fenêtre. Étroite, mais réelle.
La question n’est pas de savoir si l’Afrique mérite l’attention de la France. Elle la mérite, et elle la méritera de plus en plus. La question est de savoir si la France se mérite encore elle-même : si elle est capable de retrouver la fierté tranquille d’une nation qui défend ses intérêts sans s’en excuser, qui s’engage dans le monde sans se renier, qui comprend enfin que la grandeur n’est pas une nostalgie mais une exigence permanente.
Pascal Lorot a écrit un livre nécessaire. Il dérange, il accuse, il espère. C’est le propre des diagnostics honnêtes.
Adieu Afrique. Histoire d’une rupture fatale, Pascal Lorot, Fayard, 240 pages, 21,90 euros.

