Effondrement scolaire : Finkielkraut accuse les réformes égalitaristes d’avoir sacrifié l’excellence française

Tout commence avec une ambition généreuse — réduire les inégalités, démocratiser le savoir, ouvrir les portes du lycée au plus grand nombre. Mais c’est précisément cette ambition-là, mal conduite et mal comprise, qui aurait précipité l’école française dans une chute dont les enquêtes internationales mesurent désormais l’ampleur avec une froideur implacable. C’est du moins le diagnostic qu’Alain Finkielkraut, académicien et l’une des voix intellectuelles les plus acérées de la droite de pensée française, a livré au quotidien Le Figaro le 9 octobre dernier, dans un entretien qui résonne comme un réquisitoire.

Dès les années 1970, la réforme du collège unique avait posé les fondations de ce que Finkielkraut considère comme une longue capitulation devant l’exigence. L’idée était de rassembler tous les élèves sous un même toit, de refuser toute sélection précoce, de traiter l’hétérogénéité comme une richesse plutôt que comme un défi pédagogique. Puis le redoublement disparut peu à peu, jugé stigmatisant, contraire à l’épanouissement de l’enfant, nuisible à l’estime de soi. Et le baccalauréat, jadis porte étroite gardée par des jurys exigeants, se transforma progressivement en quelque chose d’autre — en droit, en formalité, en passage automatique. « Le baccalauréat est devenu un droit de l’homme », tranche Finkielkraut, avec cette formule-choc qui dit tout d’une dérive institutionnelle.

Derrière cette évolution, l’académicien identifie une généalogie intellectuelle précise : les travaux des sociologues Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, et en particulier leurs ouvrages Les Héritiers et La Reproduction, publiés dans les années 1960. Ces textes avaient mis en lumière le poids de l’origine sociale dans la réussite scolaire, révélant que la méritocratie républicaine dissimulait souvent une reproduction des privilèges sous les oripeaux de l’égalité des chances. La critique était légitime, l’analyse rigoureuse — mais l’institution scolaire en tira, selon Finkielkraut, des conclusions radicalement contre-productives, choisissant d’abaisser les exigences plutôt que d’élever les élèves.

« La lutte contre les inégalités a conduit à accueillir les élèves plus faibles dans des classes plus avancées et, ensuite, à se régler sur leurs capacités pour ne laisser personne sur le bord de la route », explique-t-il, avant de conclure sans détour : « Le niveau a dramatiquement chuté. » Les résultats de la dernière enquête PISA sont venus confirmer ce constat avec une brutalité statistique que nul ne peut désormais contester : la France recule, année après année, dans les classements internationaux, et ses élèves maîtrisent de moins en moins les fondamentaux de la lecture, du calcul et du raisonnement.

Le paradoxe cruel que dénonce Finkielkraut est celui-ci : la politique compassionnelle censée tendre la main aux enfants des milieux populaires les pénalise en réalité en premier. « La politique compassionnelle et réparatrice née de la lecture des Héritiers pénalise d’abord ceux à qui elle est censée tendre la main », affirme-t-il. Car les familles aisées, elles, disposent des ressources pour compenser — le secteur privé, les cours particuliers, les réseaux culturels et familiaux qui suppléent à un enseignement public appauvri. La reproduction sociale se perpétue ainsi, non malgré les réformes égalitaristes, mais précisément grâce à elles, par les brèches qu’elles créent.

Finkielkraut déplore également que les rares ministres de l’Éducation nationale qui ont tenté de réintroduire un semblant d’exigence et de sélection aient été systématiquement désavoués par leurs successeurs, balayés par le retour du dogme inclusif. Ce cycle d’ambitions brisées et de régressions acceptées dit quelque chose de profond sur l’incapacité de la classe politique française à défendre l’idéal d’une école transmettant une culture commune et élevée. Ce que réclame l’académicien est pourtant simple dans son principe : « Le retour des humanités et de l’histoire chronologique, le renforcement de l’étude de la langue française, du temps pour lire. » Un programme qui sonne comme un retour aux sources de la civilisation scolaire française, à ce que l’école de la République fut dans ses heures de grandeur.

Le Conseil constitutionnel au banc des accusés

La charge de Finkielkraut ne s’arrête pas aux murs de l’école. Il élargit son réquisitoire à la société tout entière, et notamment à la jeune génération qu’il observe avec une inquiétude mêlée d’ironie : un lycéen s’indigne à la télévision d’avoir cours le samedi matin, au motif que cela empiète sur son week-end, tout en affichant par ailleurs une réprobation de principe envers la violence. Ce détail anecdotique dit, pour Finkielkraut, quelque chose d’essentiel sur l’état d’esprit d’une génération que l’école a cessé de former à l’effort et à la discipline intellectuelle. Il fustige au passage La France insoumise, qu’il accuse de « courtiser les émeutiers en renchérissant sur leurs revendications », ajoutant une dimension politique à ce tableau déjà sombre. Puis vient la décision du Conseil constitutionnel, qui a annulé une loi interdisant l’usage des réseaux sociaux aux moins de 15 ans — une décision que Finkielkraut accuse d’« accélérer la progression de l’illettrisme dans notre pays », et qui, à ses yeux, illustre une fois de plus comment les institutions françaises, au nom de libertés abstraites, sacrifient l’avenir concret d’une génération déjà fragilisée par des décennies de renoncement pédagogique.