Bruno Le Maire et l’école dès un an : quand la technocratie se substitue à la famille

Une proposition suffit, parfois, à révéler l’abîme qui sépare les élites dirigeantes du pays réel. Bruno Le Maire, ancien ministre de l’Économie et des Finances sous Emmanuel Macron, vient d’en fournir la démonstration éclatante.

Le 8 septembre, sur le plateau de CNews, l’énarque — père de quatre enfants, ce qui n’a pas manqué d’être relevé — a suggéré d’abaisser l’âge d’entrée en maternelle « de 3 ans à 1 an ». Justification avancée : enrayer l’effondrement du niveau scolaire français, tel que le révèlent les derniers résultats de l’étude PISA publiés par l’OCDE, qui placent les élèves français en recul notable en mathématiques et en compréhension écrite. Le diagnostic est réel. La thérapeutique proposée, elle, confine à l’absurde.

La thèse que défend cet article est simple : cette proposition n’est pas seulement une maladresse de tribune. Elle incarne une logique technocratique profondément étrangère à la civilisation française, celle qui prétend résoudre par l’institution ce que seule la famille peut accomplir, et qui traite l’enfant non comme un être en formation mais comme une variable d’ajustement d’une politique publique défaillante.

Les réactions ont été unanimes, et elles méritent d’être entendues pour ce qu’elles disent de l’état de notre classe dirigeante. Marion Maréchal, eurodéputée et présidente du mouvement Identité-Libertés, a posé la question qui s’imposait : « Et pourquoi pas les scolariser dès leur sortie de la maternité ? » Elle a ajouté, avec une précision qui fait mouche, que les enseignantes « passeraient plus de temps à changer les couches qu’à apprendre les maths et le français ». Vincent Hervouet, éditorialiste à Europe 1, n’a pas usé de davantage de ménagement : « Franchement, l’école à un an ? Il est fou. Puis l’usine à 10 ans et la retraite à 70 ans… il est tombé sur la tête ! » Arthur de Watrigant, directeur de la rédaction de L’Incorrect, a confessé sur la même antenne avoir « vraiment essayé de faire beaucoup d’efforts » pour trouver un lien entre la scolarisation d’un nourrisson et la lutte contre la chute du niveau scolaire — en vain.

Les professionnels du secteur, eux, ont été plus sévères encore. Florence Comte, directrice d’une école élémentaire dans le Var et secrétaire du Syndicat des directeurs d’école, a cru à une plaisanterie du Gorafi. Agnès Florin, professeure émérite de psychologie de l’enfant à l’université de Nantes, a jugé la proposition « pas sérieuse », témoignant selon elle « d’une méconnaissance totale du secteur de la petite enfance ». Véronique Escames, co-secrétaire générale du Syndicat national des professionnels de la petite enfance, s’est indignée : « Qu’est-ce qu’un enfant de 1 an ferait à l’école ? » Mathilde Boulard, enseignante en maternelle et présidente de l’association Liberté parentale, a tranché sans détour dans Le Figaro : « Il faut être sacrément déconnecté pour sortir quelque chose comme ça. »

Ce concert de réprobation, qui traverse les clivages politiques et professionnels, n’est pas anodin. Il dit quelque chose d’essentiel sur la nature du projet macroniste dont Le Maire fut, pendant sept ans, l’un des piliers les plus zélés. Ce projet a toujours considéré que l’État, armé de ses experts et de ses études comparatives internationales, sait mieux que les parents ce qui convient à leurs enfants. Confier un enfant d’un an à l’institution scolaire, c’est consacrer la substitution de la puissance publique à l’autorité familiale — une tendance que la France gaullienne et républicaine, dans sa meilleure tradition, a toujours su contenir.

Il faut aussi interroger la logique sous-jacente : si le niveau scolaire s’effondre après des décennies de réformes progressistes, de pédagogismes expérimentaux, d’affaiblissement de l’autorité du maître et de dilution des savoirs fondamentaux, la réponse ne saurait être d’exposer plus tôt encore les enfants à un système défaillant. C’est exactement comme si, face à un médicament dont les effets indésirables s’avèrent désastreux, on en augmentait la dose. La vraie question — celle que Le Maire esquive soigneusement — est de savoir pourquoi l’école française, qui fut pendant des siècles un modèle d’excellence et de transmission, a sombré dans la médiocrité. La réponse exige du courage intellectuel, pas des propositions de plateau télévisé.

L’implication est claire. Quand les anciens ministres d’un gouvernement qui a présidé à l’accélération du déclin scolaire français proposent, pour y remédier, d’arracher les nourrissons à leurs mères, c’est que la pensée technocratique a définitivement perdu le contact avec la réalité charnelle, culturelle et familiale de la nation. La France n’a pas besoin que ses enfants entrent à l’école à un an. Elle a besoin que ceux qui prétendent la gouverner retrouvent le sens de ce qu’elle est.