Xenia Fedorova, CNews et l’État français : quand la souveraineté nationale est mise à l’épreuve

L’affaire Xenia Fedorova — de son vrai nom Ksenia Borchik selon Le Monde — concentre à elle seule plusieurs des contradictions les plus profondes de notre époque : la tension entre la liberté d’expression et la sécurité nationale, la question de l’ingérence étrangère dans nos médias, et, plus fondamentalement, la capacité de l’État français à défendre ses intérêts face à des forces qui lui sont ouvertement hostiles. Cette chroniqueuse russe, ancienne directrice en France de Russia Today, a été expulsée du territoire national pour atteinte aux « intérêts fondamentaux de l’État » — une formulation grave, qui ne s’emploie pas à la légère dans le droit administratif français — et ses avoirs ont été gelés. Pourtant, CNews entend lui redonner la parole par visioconférence depuis l’étranger, comme si l’expulsion n’était qu’un détail logistique et non une décision souveraine de la République.

Le ministre de l’Intérieur Laurent Nunez a jugé nécessaire d’écrire à l’Arcom pour rappeler que cette démarche exposerait la chaîne à de « sanctions pénales », soulignant ainsi que la décision d’expulsion n’est pas une formalité administrative mais une mesure de protection de la nation. Il est saisissant de constater qu’une chaîne de télévision française, diffusant sur le territoire national, doive recevoir un tel avertissement de la part du gouvernement pour être dissuadée d’offrir une tribune à une femme officiellement qualifiée d’agente de l’étranger et de propagandiste pro-Kremlin. Que faut-il de plus pour que la ligne soit tenue ?

Car c’est bien là que réside le cœur du problème : le groupe Bolloré, propriétaire de CNews, semble appliquer une logique radicalement différente de celle de l’État. Là où la République voit une menace caractérisée pour ses intérêts fondamentaux, le groupe voit une journaliste dont la liberté d’expression mérite d’être défendue, et ce même sans rémunération. Le JD News, hebdomadaire appartenant à la galaxie Bolloré, lui a encore consacré deux pages entières le 2 septembre dernier, lui permettant de démentir des informations publiées par Le Monde. On mesure ici l’ampleur d’un choix éditorial qui n’a rien d’innocent : il s’agit d’offrir un espace de réhabilitation à une personnalité officiellement expulsée pour raisons d’État, et de le faire dans un organe de presse à large diffusion nationale.

L’influence de Xenia Fedorova au sein de la galaxie Bolloré aurait été, selon plusieurs sources, bien plus que symbolique. Il a été rapporté qu’elle aurait contribué à écarter de CNews certaines voix jugées trop critiques à l’égard de Moscou, tandis que des figures régulièrement qualifiées de pro-russes, comme Régis Le Sommier, ancien de Paris Match, y ont vu leur présence croître. On peut certes admettre, dans une conception pluraliste de l’information, que différentes lectures de la guerre en Ukraine méritent d’être entendues — la France gaulliste a toujours su maintenir une distance critique vis-à-vis des blocs — mais il y a une différence fondamentale entre un débat souverain sur la politique étrangère et la mise en scène d’une propagandiste étrangère dont les intérêts sont structurellement opposés à ceux de la France. Cette confusion, entretenue par la chaîne qui se veut pourtant patriote, fragilise précisément le crédit de ceux qui défendent une ligne souverainiste authentique.

L’affaire dépasse d’ailleurs le seul cas Fedorova et touche à la question plus vaste du pouvoir de Vincent Bolloré sur ses médias. Un livre récent signé par deux journalistes du Nouvel Observateur, intitulé À la droite de Dieu, documente avec précision la présence active du milliardaire dans les réunions éditoriales de ses organes de presse, en contradiction directe avec ce qu’il avait déclaré devant l’Assemblée nationale. Parallèlement, quatre-vingts auteurs ont exprimé publiquement, dans l’ouvrage collectif La grande évasion, leur difficulté à récupérer leurs droits auprès des éditions Hachette, appartenant au même groupe, invoquant leur droit moral de retrait face à ce qu’ils décrivent comme un agenda politique orienté vers l’extrême droite. Ces deux faits, pris ensemble, dessinent le portrait d’un empire médiatique dont la ligne n’est pas le fruit d’un pluralisme assumé mais d’une volonté centralisée.

Reste une question que l’on ne peut éluder : le lien entre Vincent Bolloré et la Russie est-il purement éditorial, ou passe-t-il par d’autres canaux ? Le nom même de l’émission que Xenia Fedorova animait — Lumière orthodoxe — invite à réfléchir. L’orthodoxie chrétienne constitue depuis plusieurs années l’un des vecteurs privilégiés de l’influence culturelle et géopolitique du Kremlin en Europe occidentale, un levier idéologique que Moscou manie avec une habileté consommée auprès de certains milieux conservateurs du continent. La France, héritière d’une tradition catholique et d’un État laïque forgé dans la durée, n’est pas immunisée contre ces entreprises de séduction civilisationnelle. C’est précisément pourquoi la vigilance s’impose : défendre l’identité française et la grandeur nationale n’a jamais signifié se soumettre aux intérêts d’une puissance étrangère, fût-elle orthodoxe et anti-libérale. La souveraineté, pour être réelle, doit être entière.