Huit ans de colère intacte : les Gilets jaunes de La Destrousse sonnent le rappel

Un mouvement qu’on croyait éteint, et qui se rallume

Le gilet jaune n’a pas jauni. À La Destrousse, dans les Bouches-du-Rhône, d’anciens militants du mouvement né en 2018 ont réinvesti leur rond-point le 15 septembre dernier, banderole en main, écharpe au vent. L’appel est lancé : rendez-vous le 17 octobre. Huit ans ont passé. Rien n’a changé — ou si peu.

Daniel, sapeur-pompier à la retraite, rafistolait ce matin-là un épouvantail de ficelles et de brindilles accroché à la rambarde du rond-point de l’avenue des Marronniers, juste devant la sortie d’autoroute. Il lui a passé un gilet jaune flambant neuf. « Le dernier était usé par le temps, mais nous, on est toujours là », sourit-il. Cette phrase dit tout. Elle résume, en une formule, la permanence d’une colère que les gouvernements successifs ont préféré ignorer plutôt qu’entendre.

Que réclament-ils, au fond ?

La question mérite d’être posée sans condescendance. Ces hommes et ces femmes qui ont occupé les ronds-points de France en 2018 n’étaient pas des agitateurs professionnels. C’étaient des retraités, des artisans, des salariés du privé — la France périphérique, celle que les métropoles surplombent sans la voir. Guy, Gilet jaune de la première heure, formule le diagnostic avec une clarté que nos élites devraient méditer : « Tout est concentré à Paris ; en dehors de la capitale, c’est comme si on n’existait pas. »

Le pouvoir d’achat reste le nerf de la guerre. Les prix de l’énergie, le coût du carburant, la pression fiscale sur les classes moyennes et populaires : autant de réalités concrètes que les technocrates bruxellois et les ministres parisiens peinent à saisir depuis leurs bureaux climatisés. La France profonde, elle, les vit chaque mois sur ses relevés de compte.

Pourquoi 2018 reste une date fondatrice

Il faut rappeler ce qu’a représenté novembre 2018. Un soulèvement spontané, sans syndicat, sans parti, sans appareil. Une révolte du peuple réel contre un pouvoir qui avait fait de la « modernisation » et de la « transition écologique » des prétextes à pressurer davantage ceux qui n’ont pas les moyens de changer de voiture ni d’installer des panneaux solaires. La taxe carbone fut l’étincelle — mais la poudre, elle, s’était accumulée depuis des décennies de désindustrialisation, de délocalisation et d’abandon des territoires.

Ce groupe de cinq retraités qui ne se connaissaient pas avant l’hiver 2018 s’est trouvé sur un rond-point. C’est là que se forge parfois la solidarité nationale la plus authentique — non dans les salons feutrés de Bruxelles, non dans les colloques sur la « gouvernance mondiale », mais dans le froid, autour d’un brasero, entre gens du même pays.

La mobilisation du 17 octobre : répétition générale ou vrai retour ?

Les réseaux sociaux bruissent d’appels à la mobilisation. La banderole installée à La Destrousse — « Prenez votre gilet jaune, RDV le 17/10 » — est visiblement réutilisée d’un précédent rassemblement. Symbole d’une continuité que rien n’a réussi à briser. Ni la répression de 2018 et 2019, ni la pandémie, ni l’avalanche médiatique qui avait tenté de discréditer le mouvement en l’assimilant à l’extrémisme.

La situation ne s’est pas améliorée. Ce n’est pas un slogan : c’est un constat factuel. L’inflation a rongé les salaires et les pensions. Les services publics de proximité continuent de se rétracter. Les fermetures de trésoreries, de maternités rurales, de lignes ferroviaires secondaires s’accumulent — autant de décisions prises au nom de « l’efficience budgétaire » ou des critères de Maastricht, au détriment de la cohésion nationale.

Ce que ce retour révèle sur l’état de la France

Un mouvement qui renaît huit ans après n’est pas une anomalie. C’est un symptôme. Il dit que la fracture territoriale entre la France des métropoles connectées et la France des ronds-points demeure béante. Il dit que les réformes conduites sous la pression des marchés financiers et des injonctions européennes n’ont pas réconcilié le pays avec lui-même. Il dit, enfin, que la souveraineté populaire — cette idée gauloise et républicaine selon laquelle le peuple est maître chez lui — n’a pas été restaurée.

Daniel range ses outils. L’épouvantail est en place, le gilet jaune bien visible depuis l’autoroute. Dans quelques semaines, la France saura si la flamme de 2018 peut encore embraser les ronds-points. Une chose est certaine : la colère, elle, n’a pas besoin de rallumage.