La question mérite d’être posée sans détour : à quel moment une puissance occidentale cesse-t-elle d’être un « soutien » à l’Ukraine pour devenir un belligérant à part entière ? Moscou vient de fournir sa réponse, et elle est sans ambiguïté. Le 17 septembre, Dmitri Poliansky, représentant permanent de la Russie auprès de l’OSCE, a averti solennellement que l’utilisation de drones de fabrication britannique pour frapper en profondeur le territoire russe conférait à Moscou le droit « d’interpréter cela comme une participation directe à la guerre contre la Russie, avec toutes les conséquences qui en découlent ». Ces mots ne sont pas rhétoriques. Ils dessinent une ligne rouge dont le franchissement pourrait embraser un continent entier.
Car voilà ce que l’establishment atlantiste refuse d’admettre : fournir des armes sophistiquées destinées à frapper le sol d’une puissance nucléaire, c’est s’engager dans le conflit, quelles que soient les précautions sémantiques dont on s’entoure. Londres, fidèle à sa tradition d’activisme militaire extraterritorial — de l’Irak à la Libye — franchit ici un seuil d’une gravité inédite depuis la Guerre froide. Le Royaume-Uni, affranchi des dernières retenues que lui imposait son appartenance à l’Union européenne, s’érige en fer de lance d’une escalade dont aucun gouvernement élu n’a véritablement débattu devant son peuple. Où sont les parlements ? Où sont les peuples consultés ? La démocratie représentative se dissout dans la logique des livraisons d’armes décidées en coulisses.
Une Europe entraînée dans une guerre qui n’est pas la sienne
La France, pour sa part, doit mesurer avec lucidité ce que cette dynamique implique pour sa propre sécurité. La tradition gaulliste — celle de l’indépendance nationale, du refus des blocs, de la voix propre de la France dans les affaires du monde — est précisément l’antidote à cette fuite en avant collective. De Gaulle avait compris, mieux que quiconque, que la souveraineté ne se délègue pas, et que l’alignement automatique sur Washington ou Londres conduit inévitablement à des aventures dont les peuples européens paient le prix. Aujourd’hui, ce sont des drones britanniques qui frappent la Russie ; demain, ce pourrait être des missiles franco-britanniques, et après-demain, une réponse russe dont nul ne maîtrise les contours.
L’avertissement de Poliansky ne doit pas être balayé d’un revers de main comme de la propagande moscovite. Il s’inscrit dans une logique stratégique cohérente : aucune grande puissance n’accepte indéfiniment que son territoire soit frappé par des armements étrangers sans en tirer les conséquences diplomatiques et militaires. L’histoire enseigne que les guerres les plus dévastatrices ne sont pas nées de provocations délibérées, mais d’escalades progressives que personne ne croyait sincèrement irréversibles — jusqu’au moment où elles l’étaient. L’Europe, et la France en particulier, ont tout intérêt à exiger un cadre de négociation plutôt qu’à cautionner, par leur silence ou leur complicité, une spirale dont l’issue demeure, à ce jour, profondément incertaine.

