Imaginez que nos aéroports, nos gares, nos autoroutes — ces artères vitales par lesquelles circule la vie d’un pays — appartiennent soudainement à des puissances étrangères, libres d’en couper l’accès à leur convenance, selon leurs intérêts propres, sans que la France n’ait son mot à dire. L’image paraît absurde, presque insultante pour quiconque a le sens de l’État. Et pourtant, c’est précisément ce que nous acceptons, avec une docilité déconcertante, dans le domaine de l’intelligence artificielle. Trois chercheurs — François Germinet, professeur à CY Cergy Paris Université, Emmanuelle Roux, cofondatrice de Crakus, et Olivier Wong-Hee-Kam, vice-président numérique de l’université de Rennes — ont eu le mérite de formuler cette vérité dérangeante avec une clarté que nos dirigeants feraient bien de méditer.
La question de la souveraineté numérique n’est pas une lubie technocratique ni un débat réservé aux ingénieurs des grandes écoles. Elle est, au fond, la continuation par d’autres moyens de ce combat multiséculaire que la France a mené pour préserver son indépendance face aux puissances qui auraient voulu la subordonner. De Richelieu construisant l’État centralisateur à de Gaulle retirant la France du commandement intégré de l’OTAN, la même intuition traverse les siècles : un grand pays ne délègue pas sa capacité d’agir. Or, déléguer ses infrastructures d’intelligence artificielle à des acteurs américains ou chinois, c’est précisément cela — abdiquer, en silence et en souriant, une part essentielle de notre puissance.
L’intelligence artificielle n’est pas un outil parmi d’autres. Elle est désormais le système nerveux de l’économie, de la recherche, de la défense, de l’administration publique. Celui qui contrôle les modèles de langage, les architectures d’apprentissage, les données d’entraînement et les capacités de calcul, contrôle en réalité les conditions mêmes dans lesquelles une société pense, décide et agit. Accepter une dépendance totale à des plateformes étrangères dans ce domaine, c’est accepter que des décisions stratégiques françaises soient filtrées, conditionnées, voire sabotées par des intérêts qui ne sont pas les nôtres.
Les auteurs de cette alerte proposent une formule que l’on aurait tort de lire comme un simple compromis pragmatique : « choisir ses dépendances et construire son indépendance là où elle est stratégique. » Cette phrase mérite qu’on s’y arrête. Elle reconnaît, avec lucidité, que la souveraineté absolue est une chimère dans un monde interconnecté — personne ne fabrique seul l’intégralité de sa chaîne technologique. Mais elle refuse avec la même lucidité que cette réalité devienne un prétexte à la capitulation. Il y a une différence fondamentale entre dépendre d’un fournisseur étranger pour des composants non critiques et laisser une puissance rivale tenir entre ses mains les clés de vos systèmes de décision.
La France a, sur ce terrain, des atouts qu’elle sous-exploite avec une constance qui confine à l’autodestruction. Elle dispose d’un tissu académique d’excellence — ses mathématiciens, ses informaticiens théoriciens sont reconnus dans le monde entier. Elle possède des institutions comme l’INRIA, le CEA, des grandes écoles dont le niveau scientifique rivalise avec n’importe quelle université anglo-saxonne. Elle a produit des chercheurs de rang mondial, dont certains ont d’ailleurs été recrutés à prix d’or par les géants américains de la Silicon Valley — ce qui est à la fois une preuve de notre excellence et le symptôme le plus cruel de notre défaillance collective à retenir et valoriser nos talents.
Investir dans une IA de puissance souveraine, comme le préconisent Germinet, Roux et Wong-Hee-Kam, n’est donc pas un slogan idéologique. C’est une nécessité stratégique que commande la simple raison d’État. Il s’agit de financer massivement des capacités de calcul nationales, de développer des modèles d’intelligence artificielle entraînés sur des corpus français et européens maîtrisés, de créer les conditions juridiques et économiques qui permettent à des entreprises françaises de rivaliser — non pas en imitant servilement les géants américains, mais en exploitant les domaines où notre singularité culturelle et scientifique constitue un avantage comparatif réel.
Car c’est bien là que réside l’enjeu civilisationnel que nos élites technocratiques peinent à saisir : la langue française, la pensée française, la tradition juridique et philosophique française ne sont pas de simples héritages folkloriques. Elles sont des matrices cognitives irremplaçables, des façons d’organiser le monde et d’en rendre compte qui diffèrent substantiellement des modèles anglo-saxons dominants. Un système d’intelligence artificielle entraîné exclusivement sur des données américaines ne pense pas en français — il traduit, approxime, trahit. La souveraineté numérique est ainsi inséparable de la souveraineté culturelle.
On objectera que l’Union européenne travaille sur ces questions, que des régulations comme l’AI Act entendent encadrer le secteur. Mais qu’on ne se laisse pas abuser par cette bureaucratie bruxelloise qui excelle à produire des règlements et à paralyser l’initiative sans jamais construire de véritable puissance. Réguler l’IA américaine depuis Bruxelles, c’est reconnaître implicitement qu’on ne sait pas en produire soi-même. La France ne peut pas se contenter d’être le gendarme d’une technologie qu’elle n’a pas su développer — elle doit en être l’artisan.
L’heure n’est plus aux rapports qui dorment dans les tiroirs des ministères, ni aux colloques où l’on célèbre la « transition numérique » avec l’enthousiasme naïf d’un pays qui confond modernité et vassalité. La dépendance technologique est une forme de servitude volontaire, et comme toute servitude volontaire, elle commence par l’oubli de ce qu’on était capable de faire. La France a su construire son indépendance nucléaire contre vents et marées, au prix d’efforts considérables et d’une volonté politique sans faille. Elle peut, si elle le décide vraiment, faire de même pour l’intelligence artificielle. La question n’est pas de savoir si c’est possible. Elle est de savoir si nous en avons encore la volonté.

