Les ambassadeurs des États membres de l’Union européenne ont entériné mardi un compromis historique sur le régime de sanctions contre la Russie : la reconduction des mesures individuelles pour une durée inédite de trente-six mois, en échange du retrait de la liste noire de deux oligarques de premier rang, l’Ouzbek-Russe Alicher Ousmanov et le Russe Mikhaïl Fridman. Paris a pesé de tout son poids pour arracher cette concession, invoquant des impératifs de sécurité nationale liés à la détention de ressortissants français en Azerbaïdjan.
L’affaire a failli faire imploser le dispositif européen tout entier. Deux semaines de pourparlers tendus, un blocage letton jusqu’au dernier moment, une abstention constructive de Riga arrachée dans l’après-midi du mardi — voilà le tableau d’un mécanisme de solidarité communautaire mis à rude épreuve. La Lettonie avait jugé prématuré tout allègement de la pression sur Moscou. Elle a finalement cédé, permettant d’atteindre l’unanimité requise.
Jusqu’à présent, les sanctions individuelles étaient renouvelées tous les six mois, offrant à chaque État membre une fenêtre régulière pour monnayer son accord. Ce calendrier semestriel était devenu une foire aux marchandages. La prolongation à trente-six mois vise précisément à clore cette brèche.
Un accord franco-ouzbek dans l’ombre des geôles azerbaïdjanaises
Derrière la mécanique bruxelloise se dessine une transaction diplomatique opaque. Selon plusieurs sources concordantes, les autorités françaises et ouzbèkes auraient conclu en coulisses un accord aux termes duquel la radiation d’Ousmanov de la liste des sanctions devait permettre la libération, par grâce présidentielle d’Ilham Aliyev, de deux Français détenus en Azerbaïdjan. Paris n’a rien confirmé, ses responsables s’étant bornés à invoquer une question de « sécurité nationale » sans autre précision.
Les noms de ces détenus sont connus. Anass Derraz, cadre du secteur de la gestion de l’eau, a été condamné en 2024 à douze ans de prison par un tribunal azerbaïdjanais pour corruption. Martin Ryan, ressortissant français, a écopé de dix ans pour espionnage présumé au profit de Paris — accusations que lui et la France ont catégoriquement rejetées. La France a actualisé son avis de voyage en avril dernier, après la condamnation de Ryan, déconseillant tout déplacement en Azerbaïdjan en raison d’un risque avéré d’arrestation arbitraire et de procès inéquitable.
Ousmanov, 73 ans, dont la fortune est estimée à 16,6 milliards de dollars, avait été inscrit sur la liste dès les premiers jours de l’invasion russe de l’Ukraine, en février 2022, pour ses « liens étroits » avec Vladimir Poutine et ses intérêts dans des secteurs stratégiques de l’économie russe. Il conteste ces accusations. Le Luxembourg, quant à lui, a conditionné son accord au retrait simultané de Fridman, qui réclame par ailleurs 16 milliards de dollars d’indemnisation à ce pays pour le gel de ses avoirs.
Kyiv a exprimé une colère non dissimulée. Volodymyr Zelensky a publiquement appelé les Vingt-Sept à maintenir les deux hommes sur la liste noire, remerciant au passage la Lettonie pour sa résistance initiale. « Le monde n’a pas besoin d’une levée politique des sanctions, mais d’une reconduction rapide et inconditionnelle », a-t-il déclaré. Ses appels n’ont pas suffi.
Un diplomate européen a résumé l’état d’esprit de la salle avec une franchise désabusée : « Personne n’est satisfait de cela. Mais le consensus était qu’il vaut mieux maintenir le reste des inscriptions et s’assurer que nous n’aurons pas à revivre ce cirque de sitôt. » La liste des personnes sanctionnées compte aujourd’hui plus de 2 600 noms, dont celui de Vladimir Poutine lui-même. Elle demeure en vigueur. Pour combien de temps, et à quel prix la prochaine reconduction, la question reste entière.

