C’est un accord qui ne manquera pas de faire réfléchir quiconque se soucie encore de l’indépendance industrielle des nations. Jeudi dernier, le géant pharmaceutique américain Eli Lilly a annoncé une collaboration de recherche et un accord de licence avec InnoCare Pharma, une biotech basée à Pékin, pour une valeur totale pouvant atteindre 3,35 milliards de dollars. Voilà ce que le marché mondial appelle le progrès. Voilà ce que les souverainistes appellent une capitulation.
Tout commence par un chèque. Eli Lilly s’est engagé à verser 100 millions de dollars d’avance pour collaborer avec la firme chinoise sur jusqu’à cinq cibles médicamenteuses non encore divulguées au public. L’accord prévoit ensuite jusqu’à 3,25 milliards de dollars supplémentaires, conditionnés à l’atteinte d’étapes de développement et de commercialisation, auxquels s’ajouteraient des redevances échelonnées liées aux ventes nettes annuelles de tout produit finalement mis sur le marché.
Les deux entreprises utiliseront la plateforme de découverte de médicaments d’InnoCare pour développer des candidats thérapeutiques répondant à ce qu’elles ont qualifié de « besoins médicaux critiques non satisfaits ». Ni les domaines thérapeutiques ni les cibles spécifiques n’ont été rendus publics, ce qui confère à l’opération une opacité que l’on aurait tort de négliger.
« Nous sommes ravis de tirer parti de notre plateforme de R&D pour collaborer avec un leader pharmaceutique mondial comme Lilly », a déclaré la Dre Jasmine Cui, co-fondatrice, présidente et PDG d’InnoCare. Le communiqué de presse est lisse, les formules rassurantes. Mais derrière la rhétorique du partenariat se dessine une réalité que l’on préfère taire dans les salles de conseil : une entreprise américaine transfère des ressources financières considérables vers une biotech opérant sous la juridiction de Pékin, en échange d’un accès à des technologies de découverte médicamenteuse développées en Chine.
Cet accord s’inscrit dans une frénésie d’acquisitions et de licences qui caractérise Eli Lilly depuis plusieurs mois. Le fabricant de médicaments basé dans l’Indiana a accepté d’acquérir Merida Biosciences pour jusqu’à 2,875 milliards de dollars, une plateforme destinée à éliminer les anticorps responsables de maladies auto-immunes et allergiques. Il a également signé un accord pour Kelonia Therapeutics pouvant atteindre 7 milliards de dollars, et racheté Centessa Pharmaceuticals pour jusqu’à 7,8 milliards de dollars. Lilly construit un empire, pierre par pierre, en puisant dans un marché mondial sans frontières ni états d’âme.
Pour InnoCare, cet accord n’est pas une première incursion dans les partenariats occidentaux. En 2021, le groupe américain Biogen avait versé 125 millions de dollars d’avance pour obtenir les droits sur l’orelabrutinib, l’inhibiteur BTK phare d’InnoCare, en vue de son utilisation dans le traitement de la sclérose en plaques. Biogen s’est finalement retiré de l’accord en février 2023, restituant l’orelabrutinib à son développeur initial.
L’histoire ne s’arrête pas là. Dès octobre de la même année, Zenas BioPharma engageait 100 millions de dollars pour accéder à ce même orelabrutinib, ainsi qu’à plusieurs autres programmes auto-immuns d’InnoCare, avec des paiements d’étape susceptibles de porter la valeur totale de l’opération à plus de 2 milliards de dollars. Le cycle se répète, les chiffres s’accumulent, et la Chine consolide méthodiquement sa position dans la chaîne de valeur pharmaceutique mondiale.
InnoCare se concentre sur le cancer et les maladies auto-immunes. Son portefeuille comprend des médicaments déjà approuvés, plus d’une dizaine de candidats en phase clinique et de nombreux programmes précliniques. C’est une puissance montante, adossée à un État qui ne laisse rien au hasard en matière de stratégie industrielle.
Pendant ce temps, où en est la France ? Où est l’équivalent français de ces plateformes de découverte médicamenteuse capables d’attirer des milliards de dollars de partenaires étrangers ? La question mérite d’être posée sans détour. La France possède une tradition scientifique et médicale d’une richesse exceptionnelle — Pasteur, Bernard, les grandes écoles de pharmacologie — mais cette tradition s’érode faute de volonté politique et de protections industrielles dignes de ce nom. L’Union européenne, prompte à réglementer et à harmoniser, se révèle bien moins empressée à défendre les champions nationaux contre les appétits du marché mondial.
InnoCare a pris soin de préciser dans son annonce que les paiements prévus par l’accord restent soumis à certaines conditions et qu’une incertitude subsiste quant au montant final effectivement versé. Prudence comptable, certes. Mais la direction du mouvement, elle, ne fait aucun doute : les capitaux occidentaux continuent de financer l’ascension technologique chinoise, pendant que les nations européennes débattent de leurs compétences respectives à Bruxelles.
Il fut un temps où la France savait construire ses propres forteresses industrielles et les défendre. Ce temps n’est pas révolu — à condition de le vouloir.

