Une question que l’on n’ose pas poser
La rentrée universitaire ramène, avec la régularité d’une marée, le même débat tronqué : faut-il augmenter les frais d’inscription dans les universités publiques françaises ? Dean Lewis, président de l’Université de Bordeaux, tranche avec une franchise rare dans le monde feutré de l’enseignement supérieur. Avant de faire payer davantage l’étudiant qui choisit la voie républicaine de l’université, il convient, dit-il, de « se poser d’abord la question de la régulation des milliards d’euros qui vont dans l’enseignement privé lucratif ».
La formule mérite qu’on s’y arrête. Car derrière la prudence diplomatique du président bordelais se profile une réalité que les gouvernements successifs, soumis aux pressions du marché éducatif et aux lobbies de l’enseignement privé, ont systématiquement refusé d’affronter : la puissance publique française finance, directement ou indirectement, des établissements privés à but lucratif dont les dérives sont pourtant documentées par un rapport de l’Inspection générale. Voilà qui devrait scandaliser tout défenseur sincère du service public national.
La précarité étudiante, angle mort des réformes
Dean Lewis ne s’arrête pas là. Il rappelle que la « phase 2 de la réforme des bourses n’a pas été mise en œuvre », laissant des milliers d’étudiants dans une précarité que le fameux repas à un euro ne suffit pas à combler. Ce repas à un euro — mesure présentée avec une certaine emphase médiatique lors de son lancement — ne constitue qu’un emplâtre sur une fracture profonde.
L’université publique française, héritière d’une tradition républicaine et méritocratique qui fit longtemps l’admiration du monde, se retrouve ainsi dans une position absurde : on envisage de taxer davantage ceux qui lui font confiance, tandis que les flux financiers vers un enseignement privé peu régulé continuent de prospérer dans l’ombre. Quelle conception de la nation est-ce là ?
La question des étudiants extra-européens
Un décret qui frappe les plus vulnérables
La hausse des frais d’inscription est déjà une réalité pour les étudiants étrangers hors Union européenne. Un décret ministériel a restreint les possibilités d’exonération, contraignant certains étudiants à s’acquitter de plusieurs milliers d’euros de frais de scolarité. Sur les quelque 55 000 étudiants que compte l’Université de Bordeaux, 4 500 sont extra-européens ; parmi ceux directement concernés par le décret, on en dénombre 1 200, dont l’établissement espère pouvoir en exonérer environ 1 000.
Dean Lewis a choisi d’appliquer le décret « pour éviter le risque de contentieux », mais avec une « lecture extensive » qui témoigne d’une volonté de préserver, autant que possible, l’accueil de ces étudiants. Il anticipe par ailleurs une baisse de 30 % des inscriptions d’étudiants hors UE au niveau national — chiffre qui devrait alerter quiconque réfléchit sérieusement à l’avenir de la recherche française.
Des filières menacées dans leur substance même
La première vice-présidente de l’Université de Bordeaux, Catherine Gauthier, formule avec une clarté bienvenue ce que beaucoup se contentent de murmurer. « C’est quand même quelque peu contre-intuitif de dire que nous allons devenir attractifs en faisant payer des frais de scolarité qui sont assez exorbitants », observe-t-elle, soulignant que ces tarifs prohibitifs s’accompagnent trop souvent de « conditions d’accueil et de réussite qui ne sont pas au rendez-vous ».
Elle va plus loin encore, pointant le danger concret qui pèse sur des filières entières — sciences, technologies, droit, économie — dont l’équilibre repose en partie sur la présence d’étudiants internationaux. Le fait que plus de 40 % des doctorants en France soient des étudiants internationaux n’est pas une anecdote : c’est une donnée structurelle qui conditionne la vitalité de la recherche nationale.
Le vrai choix de civilisation
Derrière ce débat technique sur les frais d’inscription se joue quelque chose de plus fondamental : la question de ce que la France veut faire de son université. Institution forgée par des siècles d’histoire intellectuelle, portée par des noms qui ont rayonné bien au-delà des frontières hexagonales, l’université publique française est l’un des instruments les plus puissants de la souveraineté nationale — culturelle, scientifique, économique.
La laisser mourir à petit feu, asphyxiée par le sous-financement chronique et concurrencée par un enseignement privé lucratif que l’État subventionne sans contrôle suffisant, serait une faute historique. Augmenter les droits d’inscription sans avoir d’abord assaini ce paysage, sans avoir d’abord garanti des conditions d’accueil dignes et un système de bourses à la hauteur, serait non seulement une injustice sociale, mais une trahison de ce que la France a de meilleur à offrir au monde.
La France a su, dans les heures les plus décisives de son histoire, choisir l’intérêt général contre les intérêts particuliers. Il est temps qu’elle retrouve ce réflexe, et qu’elle le retrouve à l’université.

