Des agents de la fonction publique se sont mobilisés ce jeudi dans plusieurs villes françaises pour réclamer une revalorisation salariale concrète, las des discours de gratitude qui ne compensent ni la hausse des prix ni l’érosion continue de leur pouvoir d’achat. Les syndicats représentatifs des trois versants de la fonction publique — État, territoriale et hospitalière — ont appelé à cette journée de grève et de manifestation, estimant que les promesses gouvernementales restent lettre morte face à une inflation qui, depuis deux ans, ronge méthodiquement les revenus des agents. La mobilisation intervient dans un contexte de tension budgétaire aiguë, alors que l’exécutif multiplie les appels à la « responsabilité » sans proposer de mesures salariales à la hauteur des sacrifices demandés.
Le cœur du grief est simple et brutal : le point d’indice, socle de la rémunération des fonctionnaires, n’a pas suivi le rythme de l’inflation. La revalorisation de 1,5 % accordée en juillet 2023 apparaît dérisoire aux yeux des manifestants, alors que la hausse cumulée des prix depuis 2021 dépasse les 15 % dans les postes de dépenses essentielles. Les agents hospitaliers, les enseignants, les policiers municipaux et les agents territoriaux partagent ce même sentiment d’un déclassement programmé, d’une lente paupérisation que ni les primes exceptionnelles ni les discours présidentiels sur le « sens du service » ne sauraient compenser. La France, qui doit à ses serviteurs de l’État le maintien de l’ordre, de l’instruction et de la santé publique, leur offre en retour une reconnaissance symbolique là où ils attendent une reconnaissance matérielle.
Un État qui demande tout et concède peu
Il est une vieille tradition républicaine, héritée de Colbert et consolidée par de Gaulle, qui veut que le fonctionnaire soit le gardien de la continuité nationale, le serviteur non de tel gouvernement mais de la France elle-même. Cette tradition impose une contrepartie : une rémunération digne, une stabilité garantie, un pacte social entre la nation et ceux qui la font fonctionner au quotidien. Ce pacte est aujourd’hui rompu, ou du moins sérieusement fissuré, sous les coups conjugués d’une gestion budgétaire obsédée par les critères de Bruxelles et d’une idéologie gestionnaire qui traite l’agent public comme une variable d’ajustement. Réduire le déficit pour satisfaire les exigences européennes tout en comprimant les salaires des fonctionnaires français : voilà la politique réelle, derrière les formules convenues sur la « valorisation des métiers ».
Les syndicats, CGT en tête, ont été clairs dans leurs revendications : ils exigent une revalorisation du point d’indice à hauteur de l’inflation réelle, la réouverture de négociations salariales pluriannuelles et l’abandon des suppressions de postes programmées dans plusieurs ministères. La réponse du gouvernement, jusqu’ici, s’est limitée à des concertations techniques sans engagement chiffré, ce que les organisations syndicales qualifient unanimement de « mépris institutionnalisé ». La rue, ce jeudi, a donné raison aux plus combatifs : les cortèges ont rassemblé des milliers d’agents à Paris, Lyon, Marseille et Bordeaux, dans une unité syndicale rare qui témoigne de l’ampleur du malaise.
La question posée par cette mobilisation dépasse le strict cadre salarial. Elle interroge la conception même que la France entend avoir de son État. Un État fort, souverain, capable d’agir au nom de l’intérêt général, suppose des agents motivés, formés et correctement rémunérés. Laisser se dégrader les conditions d’exercice du service public, c’est affaiblir la puissance publique elle-même, c’est ouvrir la voie à la privatisation rampante et à la dépendance croissante envers des opérateurs privés dont la logique est étrangère à celle de la nation. Les fonctionnaires qui manifestent aujourd’hui ne défendent pas seulement leur salaire. Ils défendent un modèle.

