Au Mali, la réalité du terrain sahélien vient de rappeler avec brutalité les limites d’une sécurité sous-traitée à des mercenaires étrangers. Le lundi 28 septembre, les jihadistes du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (Jnim), affilié à al-Qaïda, ont tendu une embuscade meurtrière contre un convoi de l’Africa Corps russe entre Tiemaba et Wewo, au nord de Niono, dans la région de Ségou — territoire de longue date acquis à la Katiba Macina.
Les faits sont éloquents dans leur précision tactique. Les véhicules militaires ont d’abord été ciblés par des tirs de drones avant que les combattants jihadistes n’investissent le terrain, documentant leur succès par des images de propagande aussitôt diffusées sur leurs canaux habituels. Le Jnim revendique sept morts et blessés parmi les soldats russes, ainsi que la capture d’armes et de matériel en quantité, sans mentionner de victimes maliennes. Plusieurs sources locales — habitants, notabilités, spécialistes de la veille sécuritaire — confirment indépendamment au moins quatre soldats russes tués, ainsi que des blessés évacués vers Niono.
Ce qui frappe davantage encore que le bilan humain, c’est le silence institutionnel qui entoure l’événement. L’armée malienne n’a pas communiqué sur cette embuscade, et n’a pas donné suite aux sollicitations de la presse. Son état-major a préféré, dans un communiqué daté du 29 septembre, revendiquer une frappe de précision effectuée la veille — le dimanche 27 — contre « un point de retranchement de groupes armés terroristes » dans cette même zone de Niono, sans souffler mot de l’attaque du lendemain. L’Africa Corps, de son côté, a officiellement revendiqué une « opération conjointe » avec l’armée malienne ce même lundi 28 septembre dans la région de Ségou, affirmant avoir éliminé « jusqu’à 30 terroristes » — chiffre que le communiqué malien du lendemain ne confirme par aucune mention d’opération dans ce secteur.
Cette dissonance entre les récits officiels n’est pas anodine. Elle révèle une architecture sécuritaire profondément incohérente, où deux forces censément alliées peinent à coordonner jusqu’à leur communication publique. Pendant ce temps, le Jnim, lui, diffuse ses images sans délai.
Un Sahel en feu que ni Moscou ni Bamako ne maîtrisent
La situation dans la région de Mopti confirme l’ampleur du défi. L’armée malienne a bien revendiqué des frappes aériennes le 28 septembre près de Dioura contre quatre positions jihadistes, mais ce camp militaire avait subi, le 10 septembre, une attaque dévastatrice du Jnim qui avait tué plus d’une centaine de soldats maliens et en avait capturé plusieurs dizaines. Près de trois semaines après ce carnage, le camp de Dioura n’a toujours pas été réinvesti par les forces armées maliennes — aveu d’impuissance que nul communiqué officiel ne saurait effacer.
À cela s’ajoutent les frappes de drones kamikazes revendiquées ce mardi 29 septembre par les indépendantistes du FLA contre le camp de l’armée malienne à Goundam, dans la région de Tombouctou — ces mêmes séparatistes qui combattent aux côtés du Jnim dans le nord du pays. L’armée malienne n’a pas réagi publiquement à cette attaque non plus.
Que retenir de cet enchaînement de faits ? Que la souveraineté ne se délègue pas. La France, chassée du Mali au nom d’une indépendance retrouvée, avait au moins le mérite d’une stratégie déclarée, d’une chaîne de commandement lisible et d’une redevabilité publique. Ce que Bamako a obtenu en échange — des mercenaires russes dont les pertes sont minimisées, des communiqués contradictoires et un territoire qui continue de se fragmenter — illustre tragiquement ce que coûte l’abandon de partenariats fondés sur une histoire commune et une compréhension réelle du terrain sahélien. La souveraineté véritable n’est pas celle qui chasse ses alliés naturels pour accueillir des soldats de fortune.

