Depuis le 1er mai 2026, l’Argentine est tenue de protéger provisoirement sur son sol 344 indications géographiques européennes, dont 63 françaises. Trois mois auparavant, elle promettait à Washington de ne pas entraver l’entrée de fromages américains commercialisés sous les noms de « camembert », de « brie » ou d’« emmental ». Ces deux engagements sont difficilement conciliables, et cette contradiction n’est pas le fruit du hasard.
Le 17 janvier 2026, l’Union européenne et le Mercosur signaient deux textes distincts : un accord de partenariat global soumis à ratification par l’ensemble des États membres, et un accord commercial intérimaire limité aux compétences exclusives de Bruxelles, entré en vigueur provisoirement le 1er mai. C’est ce second texte qui a immédiatement activé le chapitre 13 consacré à la propriété intellectuelle, protégeant les indications géographiques européennes non seulement contre la copie directe, mais aussi contre toute évocation, comme l’expression « fromage façon roquefort ».
Le 5 février 2026, Buenos Aires signait de son côté avec Washington l’Agreement on Reciprocal Trade and Investment (ARTI). Son article 2.5 engage l’Argentine à ne pas fermer son marché aux produits américains portant les noms listés en annexe : 39 fromages, dont camembert, brie et emmental, ainsi que 10 charcuteries, accompagnés d’un contingent annuel de 1 000 tonnes de fromage américain exonéré de droits de douane. La contradiction entre les deux engagements reste pour l’heure potentielle, l’ARTI devant encore être ratifié par le Congrès argentin — et le représentant adjoint au commerce américain Jeffrey Goettman s’est personnellement rendu à Buenos Aires fin août pour accélérer le processus.
Ce conflit n’est pas une anomalie diplomatique. C’est l’application méthodique d’une stratégie que les États-Unis reproduisent, accord après accord, sur tous les continents. L’économiste Tim Josling l’avait nommée dès 2006 dans le Journal of Agricultural Economics : la « War on Terroir », la guerre du terroir. Elle oppose deux visions du monde commercial aussi irréconciliables que deux civilisations.
D’un côté, le modèle européen — et au cœur de ce modèle, la France. Des siècles de savoir-faire, d’attachement à la terre, de transmission patiente ont produit des appellations qui ne sont pas de simples marques commerciales : elles sont l’expression d’une identité, d’un lieu, d’un peuple. Le champagne ne se fabrique pas dans l’Ohio. Le roquefort ne mûrit pas dans une cave du Wisconsin. Ces noms portent une histoire que nulle multinationale ne saurait acheter ni contrefaire.
De l’autre côté, le modèle américain, qui déclare ces noms « génériques » et entend les livrer à n’importe quel industriel, n’importe où dans le monde. Ce n’est pas une position commerciale neutre : c’est une offensive culturelle. Effacer la géographie du goût, c’est effacer la mémoire des peuples qui l’ont forgé. Washington le sait, et c’est précisément pourquoi cette stratégie est si méthodique.
L’accord multilatéral de référence de l’OMC, les ADPIC, n’offre qu’une protection renforcée aux vins et spiritueux, laissant fromages et charcuteries dans un vide juridique que l’UE tente de combler, accord après accord, en y insérant des chapitres dédiés aux indications géographiques. C’est ce que Washington cherche à contourner. John Clarke, ancien directeur à la Commission européenne et ancien chef de la délégation de l’UE à l’OMC, a relevé que des clauses similaires figurent désormais dans les accords bilatéraux américains avec la Malaisie, destinées à bloquer la reconnaissance des indications géographiques européennes avant même qu’elles ne s’y installent. Le schéma est clair : verrouiller les marchés tiers en amont, pays après pays, pour empêcher le modèle européen de s’y imposer.
Le rapport « Special 301 » du 30 avril 2026 illustre cyniquement cette logique. Après la signature de l’ARTI, Washington a retiré l’Argentine de sa liste de surveillance prioritaire pour supposés manquements à la propriété intellectuelle, la reclassant en simple liste de surveillance. L’UE, elle, y figure désormais — précisément en raison de sa politique de protection des indications géographiques à l’international. Le message est sans ambiguïté : défendre son terroir est désormais un crime commercial aux yeux de Washington.
Face à cette offensive, certains acteurs agricoles et quelques États membres, dont la France, seraient tentés, en cas de ratification de l’ARTI par Buenos Aires, de bloquer la ratification de l’accord UE-Mercosur. Ce serait une erreur stratégique majeure, et même un cadeau offert à Washington. Car si l’accord principal venait à échouer, les 344 indications géographiques européennes provisoirement protégées se retrouveraient sans bouclier, les marchés du Mercosur — 270 millions de consommateurs — s’ouvriraient aux produits américains et chinois portant des appellations désormais considérées comme génériques, et l’Union européenne enverrait au monde entier le signal d’une puissance incapable de tenir ses engagements commerciaux après vingt-cinq ans de négociations.
La bonne réponse est inverse : accélérer la ratification, non la freiner. Les pays du Mercosur ont agi vite — l’Uruguay et l’Argentine le 26 février 2026, le Brésil le 4 mars, le Paraguay le 18 mars. L’Europe, elle, s’enlise dans ses procédures. Le Parlement européen a saisi la Cour de justice de l’UE sur certains aspects juridiques de l’accord, une démarche susceptible de prendre des années. Cette temporalité institutionnelle se heurte à une réalité géopolitique qui n’attend pas.
Il existe pourtant un levier interne au Mercosur que Bruxelles devrait encourager ses partenaires à activer. La décision 32/00 du Conseil du Marché commun sud-américain engage ses membres à négocier conjointement tout accord commercial avec des pays tiers prévoyant des préférences tarifaires. Ce n’est pas lettre morte : en 2022, l’Uruguay avait tenté de négocier seul un accord de libre-échange avec la Chine, et l’Argentine elle-même avait bloqué ce processus en invoquant précisément cette règle. Aujourd’hui, les rôles sont renversés : c’est Buenos Aires qui négocie seule avec Washington un accord susceptible de heurter ses propres partenaires du bloc. Le Brésil, le Paraguay et l’Uruguay disposent du même argument juridique pour contester l’ARTI, et l’Argentine pourrait se retrouver prise en tenaille entre la pression de Bruxelles et celle de ses voisins sud-américains.
La France a tout à perdre dans une capitulation européenne face à cette stratégie. Ses 63 indications géographiques engagées dans l’accord Mercosur représentent des siècles de civilisation viticole, fromagère et gastronomique. Les laisser disparaître derrière des imitations industrielles américaines, c’est accepter que l’identité d’un peuple puisse être liquidée par un article de traité commercial. La souveraineté ne se négocie pas à la découpe. Elle se défend, entière, ou elle se perd.

