Aides à domicile au SMIC : quand la flambée du carburant dévore ce qui reste d’un salaire déjà maigre

Il est des réalités que l’on préfère ne pas voir, parce qu’elles révèlent, avec une brutalité presque indécente, ce que notre société fait subir à ceux qui en assurent pourtant les fonctions les plus essentielles. Isabelle a soixante-trois ans. Depuis cinq ans, elle sillonne les routes du Lot au volant de sa voiture personnelle pour rendre visite aux personnes âgées dont elle prend soin. Elle touche le SMIC — soit environ 1 500 euros par mois — et parcourt près de 1 000 kilomètres chaque mois sur de petites départementales sinueuses, bien plus voraces en carburant que les grands axes. Avant, elle dépensait 80 euros d’essence par mois. Aujourd’hui, la facture oscille entre 150 et 200 euros. Elle a doublé. Ce n’est pas une métaphore : c’est une réalité arithmétique qui broie des existences.

Pendant ce temps, le litre d’essence franchit allègrement les 2,25, 2,30, voire 2,40 euros dans certaines stations. La France, jadis fière de son indépendance énergétique et de la puissance de son État, abandonne ses travailleurs les plus modestes aux fluctuations d’un marché mondial qu’elle ne maîtrise plus. On parle ici non pas de cadres en télétravail, non pas de fonctionnaires protégés par un statut, mais de femmes — car ce métier reste massivement féminin — qui consacrent leur vie à maintenir la dignité des anciens dans des territoires ruraux que la modernité a désertés.

La situation est d’une logique implacable, et d’autant plus révoltante. Dans l’entreprise Lot Aide à Domicile, deux régimes coexistent : celles qui utilisent un véhicule de service paient une redevance et sont remboursées à hauteur de 0,17 euro du kilomètre ; celles qui emploient leur propre voiture perçoivent 0,43 euro par kilomètre. Depuis trois mois, une majoration de 0,03 euro a été accordée. Trois centimes. Isabelle, qui n’est pas femme à se plaindre pour rien, le dit avec une sobriété qui fait mal : « Ce n’est pas suffisant. » Quand on soustrait les frais d’essence, le loyer et les charges incompressibles de la vie quotidienne, il ne reste rien. Ou presque.

Ce vide dans les poches engendre un vide dans les âmes. Danielle Prévautel, élue CGT des aides à domicile, formule ce que beaucoup n’osent pas dire : « On arrive à un moment où certaines payent pour aller travailler. » Cette phrase mériterait d’être gravée au fronton de quelque ministère, pour rappeler à ceux qui gouvernent ce que signifie concrètement l’effondrement du pouvoir d’achat dans la France profonde. Car ce n’est pas une abstraction économique : c’est Isabelle qui fait la queue dans une station-service pendant son temps de repos, ajoutant ainsi à une journée déjà épuisante une amplitude horaire supplémentaire, source d’un stress qu’elle n’avait pas demandé.

Le discours qui monte dans les rangs est celui de la capitulation raisonnée. « Il vaut mieux rester à la maison plutôt que d’aller travailler », entend-on de plus en plus. Certaines envisagent de quitter le secteur pour rejoindre des EHPAD, où elles déposent leur voiture le matin et rentrent chez elles le soir sans avoir à calculer le coût de chaque kilomètre. On ne saurait les blâmer. Mais cette fuite individuelle déclenche un effet en chaîne : moins d’aides à domicile disponibles, davantage de bénéficiaires par intervenante, et donc encore plus de trajets pour celles qui restent. La spirale se referme sur elle-même.

Le Lot est un département qui vieillit. La part des personnes âgées y croît, inexorablement, tandis que le nombre d’aides à domicile diminue. « Le métier n’est pas attractif », constate Danielle Prévautel avec un réalisme sans appel. Voilà où nous en sommes : un pays qui ne parvient plus à rendre désirable le soin aux anciens, qui abandonne ses territoires ruraux à leur propre dépérissement, et qui s’étonne ensuite que la cohésion nationale s’effrite.

La direction de Lot Aide à Domicile n’est pas insensible à ces difficultés. Marc Gastal, son président, reconnaît les contraintes budgétaires qui pèsent sur ses plus de 600 salariées et annonce des négociations annuelles obligatoires. Mais il concède lui-même que la marge de manœuvre est étroite sur le plan financier, et que l’essentiel de l’action portera sur l’optimisation de la planification des déplacements. Optimiser des trajets quand l’essence coûte 2,40 euros le litre et que le salaire ne dépasse pas le SMIC, c’est rearranging the deckchairs, comme disent les Anglo-Saxons — une métaphore que l’on préférerait ne pas avoir à emprunter.

La question qui s’impose, au fond, n’est pas technique. Elle est politique. Quel État digne de ce nom tolère que des femmes travaillant au service des plus vulnérables de ses citoyens se retrouvent à rogner sur leurs loisirs, sur leurs sorties, sur leur vie, pour financer le carburant nécessaire à l’exercice de leur mission ? Une France souveraine, une France qui se respecte, devrait être capable de protéger ces travailleuses des soubresauts d’un marché mondial de l’énergie sur lequel elle a abdiqué toute prise. Elle devrait, au minimum, garantir que servir la nation ne coûte pas plus qu’elle ne rapporte. Isabelle attend toujours cette garantie. À soixante-trois ans, elle n’a plus beaucoup de temps pour attendre.