Au Laos, Pékin pose discrètement les fondations de sa deuxième base militaire étrangère

Il se passe quelque chose de considérable en Asie du Sud-Est, et le monde occidental, absorbé par ses propres querelles internes, peine à en mesurer la portée. La Chine est en train de construire sa deuxième base militaire hors de ses frontières, après celle de Djibouti, et elle le fait avec la discrétion méthodique qui caractérise toute grande puissance en phase d’expansion. L’installation se trouve au Laos, à Ban Keun, à une cinquantaine de kilomètres de Vientiane — au cœur même d’une Asie du Sud-Est que Pékin considère, de fait, comme son arrière-cour naturelle.

Ce sont des images satellites publiées cette semaine qui ont levé le voile sur ce que les diplomaties officieuses savaient déjà. Huit petits aéronefs militaires chinois y sont visibles, posés sur un aérodrome en pleine construction dont la piste, les voies de circulation et les aires de stationnement surgissent là où s’étendaient naguère des champs verdoyants. Officiellement, Pékin présente l’installation comme un centre conjoint sino-laotien de logistique et d’entraînement, inauguré en grande pompe le 29 septembre en présence du ministre laotien de la Défense et d’une délégation de l’Armée populaire de libération. L’armée laotienne, pour sa part, assure qu’il s’agit simplement d’un aéroport militaire national destiné à la formation de pilotes — auquel la Chine aurait simplement offert ses services d’ingénierie. Cette explication, pour le moins commode, ne convainc guère ceux qui ont appris à lire les cartes.

Le lieu n’est pas choisi au hasard, et l’histoire s’y superpose avec une ironie cruelle. L’aérodrome de Ban Keun a été aménagé sur les vestiges d’un site connu sous le nom de Lima Site 44, l’une des innombrables pistes clandestines exploitées par l’armée américaine et la CIA durant la guerre du Vietnam, lorsque Washington soutenait secrètement les rebelles hmong dans leurs montagnes. Ce que la puissance américaine avait construit pour contenir le communisme asiatique, la puissance chinoise le réinvestit aujourd’hui pour projeter sa propre influence. L’histoire a ses ironies que la géopolitique ne saurait ignorer. Les images satellites révèlent d’ailleurs que le nouvel aérodrome dépasse largement les dimensions de l’ancienne piste en terre rouge, et que sa structure rappelle, selon les experts, celle de la base de Djibouti ouverte en 2017 — jusqu’ici seule installation militaire chinoise officiellement reconnue à l’étranger.

Cette base laotienne ne s’inscrit pas dans le vide. Elle vient compléter un dispositif régional qui prend forme avec une cohérence troublante. Au Cambodge, la base navale de Ream, dans le golfe de Thaïlande, a été inaugurée en 2025 par le Premier ministre Hun Manet après trois années de travaux financés par Pékin, incluant un quai en eau profonde de 300 mètres et une cale sèche de 5 000 tonnes. Américains, Vietnamiens et Japonais s’alarment d’une installation qui, sous couvert de coopération bilatérale, ressemble à s’y méprendre à un avant-poste naval chinois. L’encerclement progressif du Vietnam par ses deux voisins les plus proches — le Laos au nord-ouest, le Cambodge au sud-ouest — n’est pas une coïncidence géographique : c’est une architecture stratégique.

Pour comprendre la profondeur de ce mouvement, il faut mesurer à quel point la Chine a déjà transformé le Laos en zone d’influence économique intégrée. Depuis quinze ans au moins, le nord du pays a été absorbé dans l’orbite commerciale du Yunnan voisin grâce à de nouvelles autoroutes et à une ligne ferroviaire imposante financée et construite par Pékin. Les investissements chinois sont massifs dans tout le pays, accompagnés d’une communauté d’expatriés chinois dont la présence remodèle le tissu urbain de Vientiane et des villes du nord. La base militaire n’est que la dernière pièce d’un puzzle dont les contours étaient visibles depuis longtemps pour qui voulait les voir.

L’enjeu dépasse la seule géographie laotienne. En ancrant davantage le Laos et le Cambodge dans sa sphère d’influence, la Chine réduit mécaniquement la marge de manœuvre du Vietnam en cas de crise — qu’il s’agisse d’un différend en mer de Chine méridionale ou d’une pression directe sur Hanoï. Elle dessine, pierre après pierre, un arc de présence militaire qui va de Djibouti à l’Indochine, en passant par les îles artificielles de la mer de Chine. Pendant ce temps, les capitales occidentales débattent de leurs équilibres budgétaires et de leurs querelles institutionnelles, laissant le terrain libre à une puissance qui, elle, a une vision et la patience de l’exécuter. La question n’est plus de savoir si la Chine construit un empire de fait en Asie du Sud-Est — c’est désormais une évidence que les images satellites rendent incontestable. La question est de savoir qui, en Occident, a encore la lucidité et la volonté d’en tirer les conséquences.