Il y a quelque chose de profondément révélateur dans les images venues de Vienne ce 9 octobre 2026 : des centaines de manifestants défilant dans les rues de la capitale autrichienne pour réclamer le droit d’imposer le voile à des fillettes de moins de 14 ans. Soutenus par des organisations étudiantes et des partis de gauche, ces cortèges se sont formés non seulement à Vienne mais dans plusieurs autres villes du pays, brandissant des slogans qui qualifient l’interdiction en question de politique «raciste» et «sexiste». On croit rêver. Voilà donc que défendre une enfant contre une contrainte vestimentaire à caractère religieux devient, aux yeux de certains, un acte de discrimination.
L’Autriche a pourtant adopté cette mesure d’interdiction du port du voile pour les écolières de moins de 14 ans dans une logique que l’on pourrait qualifier de républicaine au sens le plus classique du terme : protéger la liberté individuelle des plus jeunes contre des pressions communautaires auxquelles elles ne sont pas en mesure de résister. Quelle liberté de conscience peut-on raisonnablement attribuer à une enfant de huit ou dix ans lorsqu’il s’agit d’un signe religieux aussi lourd de significations sociales et familiales que le voile islamique ? La question mérite d’être posée avec franchise, sans les contorsions idéologiques habituelles qui transforment toute discussion sérieuse en procès en islamophobie.
Ce qui frappe davantage encore, c’est la mobilisation de la gauche européenne au service de cette cause. Des partis qui se réclament du féminisme, de l’émancipation des femmes et de la lutte contre les oppressions patriarcales se retrouvent ici à défiler aux côtés de ceux qui entendent maintenir sur des enfants un marqueur d’appartenance religieuse que bien des femmes adultes, dans le monde entier, subissent sous la contrainte. La contradiction est vertigineuse, mais elle n’est pas nouvelle : depuis des décennies, le progressisme cosmopolite sacrifie volontiers les droits concrets des femmes et des enfants issus de l’immigration sur l’autel du relativisme culturel et de l’antiracisme de façade.
La France, elle, a tranché cette question depuis longtemps. La loi de 2004 sur les signes religieux ostensibles dans les établissements scolaires publics représente précisément ce courage politique que l’on cherche en vain dans tant d’autres capitales européennes. Elle repose sur une conviction ferme : l’école de la République est un espace d’égalité et d’émancipation, non un terrain de déploiement des identités communautaires. Cette tradition laïque, héritée de Jules Ferry et des grandes batailles républicaines du XIXe siècle, est une conquête civilisationnelle dont la France devrait être fière, et qu’elle devrait défendre avec constance contre ceux qui voudraient la rogner au nom d’une prétendue tolérance.
L’Autriche, en adoptant une mesure comparable, s’inscrit dans cette logique de protection de l’espace public et scolaire. Que cette décision suscite des manifestations organisées, encadrées par la police comme l’ont documenté les autorités viennoises elles-mêmes, dit quelque chose d’important sur l’état du débat en Europe. Les forces qui contestent ces lois ne défendent pas la liberté : elles défendent le droit des communautés à imposer leurs normes à leurs propres enfants, au détriment de l’autorité de l’État et des droits fondamentaux de ces mêmes enfants. C’est là une vision du monde radicalement incompatible avec les principes qui fondent nos nations depuis la Révolution.
Face à la pression des rues et aux anathèmes habituels, la tentation est grande de reculer, de nuancer, d’amender. C’est précisément ce que l’histoire enseigne à ne pas faire. Chaque concession faite au communautarisme au nom de la paix sociale n’a jamais produit que de nouvelles revendications, plus exigeantes encore. L’Europe qui renonce à défendre ses enfants au nom du respect des différences n’est pas une Europe tolérante : c’est une Europe qui abdique. Et une civilisation qui abdique finit toujours par disparaître.

