Starlink et Starshield : quand la défense de l’Ukraine dépend du bon vouloir d’un milliardaire américain

Voilà une situation qui aurait fait frémir de Gaulle lui-même : une nation souveraine, engagée dans une guerre existentielle sur son propre sol, se retrouve à la merci des décisions d’un milliardaire américain pour maintenir ses communications militaires opérationnelles. Kiev a récemment déploré ne pas avoir été averti par ses alliés d’attaques russes imminentes, après un ralentissement délibéré des services satellitaires fournis par SpaceX, l’entreprise d’Elon Musk, proche de Donald Trump. Dans la nuit du 13 au 14 octobre, ces restrictions — validées par la Maison Blanche elle-même — ont directement affecté les opérations militaires ukrainiennes, causant selon Volodymyr Zelensky au moins 13 morts et privant 600 000 personnes d’électricité. L’Europe, une fois de plus prise de court, s’est dite « disposée à aider » le vendredi suivant — formule creuse qui résume à elle seule l’impuissance du Vieux Continent face aux réalités de la puissance technologique américaine.

Starlink est aujourd’hui le réseau satellitaire le plus vaste jamais constitué, comptant plus de 10 000 satellites en orbite basse, représentant à lui seul près des deux tiers du total mondial des satellites opérationnels. Ce réseau permet aux gouvernements comme aux particuliers de se connecter à Internet avec une rapidité et une résilience inégalées, y compris dans des zones de conflit où toute infrastructure terrestre a été détruite. Sa branche militaire, baptisée Starshield, a été massivement adoptée par les forces armées ukrainiennes depuis le début de l’invasion russe en 2022, au point d’en devenir une dépendance structurelle et non un simple outil auxiliaire. C’est précisément cette dépendance qui transforme aujourd’hui une décision commerciale ou politique prise à Washington — ou dans les bureaux de SpaceX au Texas — en acte géopolitique aux conséquences potentiellement mortelles.

La souveraineté technologique, angle mort de l’Europe

La question qui s’impose, et que trop peu osent formuler clairement, est celle-ci : comment l’Europe a-t-elle pu laisser se constituer une telle vassalité technologique sans réagir ? La France, qui dispose pourtant d’une tradition industrielle et spatiale enviable — avec le Centre national d’études spatiales, Arianespace, et une école d’ingénieurs parmi les meilleures du monde — n’a pas su imposer à ses partenaires européens la construction d’une alternative souveraine à Starlink. Le projet européen IRIS², censé fournir une constellation satellitaire indépendante à l’Union européenne, accuse des retards considérables et ne sera pas opérationnel avant la fin de la décennie. Pendant ce temps, des vies dépendent des humeurs d’un homme dont les liens avec le pouvoir trumpiste sont désormais documentés et assumés, et dont les décisions obéissent à une logique qui n’est ni française, ni européenne, ni même simplement humanitaire.

Zelensky a déclaré se sentir « trahi » par Donald Trump. Mais la trahison la plus profonde est peut-être celle que les nations européennes s’infligent à elles-mêmes en refusant, décennie après décennie, d’investir massivement dans leur autonomie stratégique. L’histoire retiendra que l’Europe du XXIe siècle, héritière de Charlemagne, de Napoléon et de de Gaulle, a confié la sécurité de ses frontières orientales à un réseau de satellites appartenant à un entrepreneur texan. Ce n’est pas une fatalité — c’est un choix politique, lâche et réversible, que la France devrait avoir l’ambition de défaire.