L’eau des Indiens sacrifiée sur l’autel des géants du numérique mondial

Il existe une image qui résume, mieux que bien des discours, la brutalité de notre époque : des familles indiennes qui creusent à plus de trois cents mètres sous terre pour trouver de l’eau potable, tandis qu’à quelques kilomètres de là, des centres de données climatisés pour le compte d’Amazon, de Google ou de Microsoft reçoivent du gouvernement local la garantie d’un approvisionnement continu. Ce n’est pas une métaphore. C’est la réalité de Greater Noida, de Khoda, de Visakhapatnam — et demain, peut-être, de bien d’autres territoires livrés sans résistance aux appétits du capitalisme numérique mondialisé.

Ce mois-ci, plus de sept mille habitants de Greater Noida, dans l’État indien d’Uttar Pradesh, ont signalé des coupures d’eau répétées depuis un mois. À mi-parcours de l’année 2026, près de quarante-cinq mille foyers de Khoda n’avaient toujours pas accès à l’eau courante. Les familles s’alimentent grâce à des pompes souterraines ou achètent leur eau à la journée, comme si l’on vivait encore au siècle des corvées et des puits. Dans certains quartiers, les forages doivent désormais descendre à trois cent soixante mètres de profondeur pour atteindre une nappe encore exploitable. Dans un complexe résidentiel de trois cent cinquante familles, l’eau qui coule — quand elle coule — est jaunâtre, malodorante, infestée de vers.

Pendant ce temps, l’Uttar Pradesh affiche ses ambitions numériques avec une fierté inversement proportionnelle à sa sollicitude envers ses propres administrés. L’État vise désormais plus de deux mille mégawatts de capacité supplémentaire en centres de données et deux mille milliards de roupies d’investissements — soit environ dix-huit virgule sept milliards d’euros. Sept projets sont déjà en service depuis le début de l’année. Les autorités locales accordent aides foncières, exonérations fiscales et, comble de l’ironie, une alimentation en eau garantie dans les zones industrielles accueillant ces infrastructures. C’est là que la colère populaire trouve sa source la plus légitime : l’eau manque aux hommes pour qu’elle soit assurée aux machines.

Car les centres de données ne sont pas des bâtiments anodins. Ils abritent des milliers de serveurs qui dégagent une chaleur considérable et réclament, pour leur refroidissement, des volumes d’eau que peu de régions peuvent absorber sans conséquences. Certaines installations recourent à l’air ou à des circuits fermés pour limiter les prélèvements — Google assure que son projet de quinze milliards de dollars à Visakhapatnam privilégiera le refroidissement par air —, mais la pression globale sur les ressources hydriques n’en demeure pas moins réelle et croissante. Le secteur des centres de données en Inde consomme déjà environ cent cinquante milliards de litres d’eau par an. En 2030, ce chiffre pourrait atteindre trois cent cinquante-neuf milliards. Plus de la moitié de ces installations se trouvent dans des régions où les ressources en eau sont déjà sous forte tension.

À Visakhapatnam précisément, la ville dispose d’environ quatre cent dix millions de litres d’eau par jour pour une demande qui atteint déjà quatre cent quatre-vingts millions. Des associations locales ont saisi la justice, craignant que l’arrivée du géant américain n’aggrave une situation déjà critique pour les espaces naturels et les populations riveraines. Que pèse la plainte de quelques associations face aux milliards de dollars promis par les multinationales ? La réponse, hélas, s’écrit souvent d’elle-même.

Du 21 octobre au 25 novembre prochain, la fermeture annuelle du canal supérieur du Gange pour travaux d’entretien risque de priver d’eau près de deux millions de personnes dans certaines zones de la région. Cette perturbation prévisible, récurrente, survient dans un contexte de tensions hydriques déjà extrêmes. Elle illustre l’absurdité d’une politique qui accélère l’implantation de centres de données voraces en eau sans jamais résoudre les déficiences structurelles de l’approvisionnement public.

L’Inde, bien sûr, ne compte pas ralentir. En 2029, le marché indien des centres de données pourrait être quatre fois plus important qu’aujourd’hui, porté par plus de cinquante milliards de dollars investis par les grandes firmes américaines du numérique. En début d’année 2026, New Delhi a accordé une exonération fiscale aux entreprises étrangères proposant des services informatiques hébergés depuis le territoire indien — une mesure prévue jusqu’en 2047, comme si l’horizon de la souveraineté nationale se confondait désormais avec celui des intérêts privés étrangers. L’Inde se rêve en grand pôle mondial de l’intelligence artificielle ; elle s’offre en réalité comme terrain d’expansion à des puissances économiques qui ne lui doivent aucune loyauté.

Il faut reconnaître que certaines voix s’élèvent au sein même des institutions indiennes. NITI Aayog, l’organe de conseil du gouvernement sur les politiques publiques, a proposé que la disponibilité de l’eau et de l’électricité soit intégrée à l’examen préalable de tout nouveau projet de centre de données. Il a également demandé aux entreprises de démontrer que les réseaux locaux peuvent supporter leurs besoins. C’est peu, mais c’est au moins un signe que la tension entre développement numérique et réalité territoriale commence à être perçue comme un problème politique et non plus seulement technique.

Que peut-on tirer de cette situation pour qui observe le monde depuis une perspective française et souverainiste ? D’abord, une confirmation : la mondialisation numérique ne profite pas aux peuples, elle les contourne. Elle installe ses infrastructures là où la main-d’œuvre est bon marché, où la réglementation est accommodante, où les gouvernements sont prêts à sacrifier le bien commun sur l’autel de l’investissement étranger. Ensuite, un avertissement : la France, qui a longtemps résisté à cette logique par sa tradition gaulliste d’indépendance et de planification souveraine, n’est pas à l’abri des mêmes pressions. Les centres de données prolifèrent également sur notre territoire, et la question de leur impact sur les ressources en eau, sur le réseau électrique, sur les territoires ruraux mérite d’être posée avec la même vigueur que les habitants de Khoda ou de Noida la posent aujourd’hui — avant qu’il ne soit trop tard.

L’eau n’est pas une marchandise. Elle est, selon une formule qui devrait s’imposer comme une évidence civilisationnelle, un bien commun que nulle logique de marché ne saurait légitimement accaparer. Quand des multinationales américaines obtiennent la garantie d’un approvisionnement continu en eau pendant que des familles indiennes creusent à trois cents mètres sous terre, ce n’est pas le progrès qui avance — c’est la barbarie qui s’installe confortablement, avec le sourire des communiqués de presse et la bénédiction des gouvernements acquis à la cause du capital global.