La France brûle, et le gouvernement compte ses blessés.
Au lendemain d’un week-end de chaos qui a ravagé les artères de Paris, Lyon, Lille, Nice, Bordeaux et Marseille, la République se réveille le 19 octobre 2026 dans un état qui aurait fait frémir de Gaulle lui-même. Des couvre-feux instaurés dans les grandes métropoles, 2 513 gardes à vue prononcées, 67 personnes incarcérées après une première vague de comparutions immédiates — et pourtant, les Gilets jaunes annoncent déjà un « acte II » pour le samedi suivant, comme si l’État n’avait pas su, ou pas voulu, écraser dans l’œuf cette insurrection urbaine.
Emmanuel Macron a refusé la démission de Laurent Nuñez, son ministre de l’Intérieur. Ce geste présidentiel, qu’on voudrait lire comme un signe de solidarité gouvernementale, ressemble davantage à un aveu d’impuissance collective : personne ne veut endosser la responsabilité d’un fiasco sécuritaire aussi spectaculaire. Car c’est bien d’un fiasco qu’il s’agit. À Marseille, la préfecture de police a estimé que jusqu’à 30 000 pilleurs, dont 8 000 « émeutiers » selon ses propres termes, avaient agi simultanément au plus fort des violences, avec jusqu’à quinze points d’affrontements actifs en même temps. Le maire Benoît Payan a qualifié ces chiffres de « farfelus », mais même divisés par deux, ils témoignent d’une débâcle de l’ordre public que la France n’avait pas connue depuis des décennies.
Laurent Nuñez s’est rendu lundi soir à Marseille pour rencontrer Benoît Payan, après avoir reporté son déplacement en raison d’une réunion d’urgence avec le Premier ministre. Plus de quarante-cinq minutes d’entretien dans le bureau du maire, et au bout du compte une promesse : davantage de forces de l’ordre samedi prochain, un « dispositif policier très important », une mobilité accrue pour répondre aux casseurs qui « sont passés à l’action en de nombreux points ». Des mots, des engagements, des promesses — mais quel crédit accorder à un gouvernement qui n’a pas su protéger la deuxième ville de France lors du premier assaut ?
À Bordeaux, la résidence officielle de la préfète de Gironde a été saccagée. Des éléments d’élite du RAID ont dû être déployés pour prêter main-forte aux forces de l’ordre ordinaires, pendant qu’un couvre-feu pour les mineurs non accompagnés était instauré de 22 h à 7 h dans les secteurs les plus touchés. La préfète Sophie Brocas a communiqué la mesure sur X — ce réseau social devenu l’agora d’une République incapable de parler autrement qu’en temps réel à ses propres citoyens. Pendant ce temps, à Paris, le terre-plein central de la place de la République et la zone Châtelet-Les Halles se voyaient soumis à des restrictions de rassemblement dès 20 heures, couvre-feu à 23 heures. La ville lumière sous cloche : voilà où nous en sommes.
Le ministre de la Justice Gérald Darmanin, invité du 20 heures de TF1, a affiché une fermeté de façade en annonçant avoir demandé aux parquets « d’être impitoyables envers les casseurs » et de recourir à la qualification de criminalité organisée pour allonger les gardes à vue de 48 à 72 heures. « J’espère que les parquets appliqueront ces instructions », a-t-il ajouté — formule révélatrice d’un État qui espère être obéi par ses propres institutions. Plus de 500 personnes ont été déférées en comparution immédiate, des peines d’emprisonnement fermes ont été prononcées, et le parquet national antiterroriste s’est positionné en observateur sur le dossier de la mairie de Limoges. L’appareil judiciaire s’active, certes, mais avec la lenteur d’une machine grippée par des années de laxisme institutionnel.
La procureure de la République de Paris, Laure Beccuau, a pris soin de préciser qu’elle ne pouvait « absolument pas confirmer » l’appartenance à l’ultragauche des casseurs, contrairement à ce qu’avait affirmé Laurent Nuñez. Cette contradiction publique entre le ministre de l’Intérieur et le parquet de Paris n’est pas anodine : elle révèle une désorganisation au sommet de l’État, une cacophonie institutionnelle qui enhardit les fauteurs de troubles autant qu’elle décourage les défenseurs de l’ordre. Devant le siège de CNews à Paris, 25 personnes avaient été placées en garde à vue après les dégradations commises contre la chaîne ; un juge d’instruction a été saisi, mais au moins 13 suspects ont déjà été placés sous le simple statut de témoin assisté, faute d’indices suffisants. La défense crie à la procédure « disproportionnée ». L’opinion nationale, elle, se demande si la disproportion n’est pas plutôt dans l’autre sens.
À Lyon, pendant que des commerçants tentaient de se rassembler pour exprimer leur désarroi face aux pillages, des groupes de plusieurs dizaines d’hommes scandaient « Français, réveille-toi, tu es chez toi » et « La racaille en prison, libérez la ville de Lyon ». Les médias s’empressent d’étiqueter ces voix comme relevant de l’« ultra-droite », terme commode pour disqualifier sans analyser. Mais que dit-on, au fond, de la colère d’un peuple qui voit ses villes saccagées et ses commerces pillés pendant que l’État tergiversait ? La question mérite d’être posée sans œillères idéologiques.
En Martinique, la situation n’est guère plus rassurante. Des appels à se mobiliser contre la vie chère ont conduit au blocage d’axes routiers dès dimanche soir, et à Fort-de-France, le quartier de Sainte-Thérèse était barricadé lundi matin. Rodrigue Petitot, président du RPPRAC, a déclaré depuis son fief de Canal Alaric : « On ira jusqu’au bout. Ils ne nous ont pas donné le choix. » Les gendarmes mobiles, appuyés par un blindé, ont entamé le dégagement du boulevard Maurice Bishop. L’outre-mer, comme toujours, paye au prix fort les conséquences d’une politique économique nationale qui n’a jamais su prendre la mesure des réalités locales.
Interrogé sur l’éventualité d’un état d’urgence, Laurent Nuñez a esquivé avec une formule dont il a le secret : « Il ne faut rien exclure par principe. » Puis il a rappelé que lors des manifestations consécutives à la mort de Naël, il avait « rétabli l’ordre en trois jours ». Trois jours. Nous en sommes déjà au lendemain du premier week-end, et l’« acte II » est annoncé pour samedi. Le compte à rebours est lancé, et avec lui la question fondamentale que cette crise impose à la nation : un État qui refuse la démission de son ministre de l’Intérieur après un tel effondrement sécuritaire est-il encore capable de défendre l’ordre républicain, ou se contente-t-il de gérer le désordre au fil des communiqués de presse ?
La France a connu des heures sombres. Elle les a surmontées quand elle avait à sa tête des hommes qui croyaient en elle, en sa grandeur, en sa cohésion nationale. Ce que l’on voit aujourd’hui n’est pas seulement une crise de l’ordre public : c’est le symptôme d’une nation dont les dirigeants ont depuis trop longtemps renoncé à défendre ce qui fait son unité, sa culture, son identité. Les couvre-feux passent ; les fractures, elles, demeurent.

