Qui est Daniel Kretinsky, et que veut-il vraiment ?
Daniel Kretinsky n’est pas un inconnu pour ceux qui suivent les mouvements du capital international en France. Milliardaire tchèque, fondateur du conglomérat EPH spécialisé dans l’énergie, cet homme discret a méthodiquement étendu ses tentacules sur des pans entiers de l’économie française et européenne. Il détient des participations dans des médias comme Le Monde et Marianne, dans la grande distribution avec Casino, et désormais il lorgne avec une ambition déclarée sur Fnac Darty, l’un des derniers grands distributeurs culturels et technologiques d’origine française.
La question mérite d’être posée sans détour : à quel titre un milliardaire de Prague est-il autorisé à racheter, pièce par pièce, les actifs stratégiques d’une nation qui se dit souveraine ?
Comment Kretinsky s’est-il positionné sur Fnac Darty ?
La montée au capital de Fnac Darty par Kretinsky s’est faite progressivement, selon la méthode classique des prédateurs financiers : d’abord une participation minoritaire, ensuite un renforcement discret, enfin une position dominante qui rend toute résistance illusoire. Aujourd’hui, sa holding Vesa Equity Investment détient une part significative du capital du groupe, et les conditions semblent réunies pour qu’il franchisse le seuil lui conférant le contrôle effectif de l’entreprise.
Fnac Darty, rappelons-le, n’est pas une enseigne anodine. Avec ses centaines de magasins répartis sur tout le territoire national, ses milliers d’employés et son rôle de premier plan dans la diffusion du livre, de la musique et de l’électronique grand public, le groupe incarne quelque chose qui dépasse la simple logique marchande. Il est un maillon de la chaîne culturelle française.
Or cette chaîne, aujourd’hui, risque de tomber aux mains d’intérêts étrangers, sans que l’État français n’ait jugé bon d’intervenir avec la fermeté que la situation exige.
L’État français a-t-il les moyens — et la volonté — de protéger ses entreprises ?
La France dispose, en théorie, d’instruments juridiques permettant de contrôler les investissements étrangers dans les secteurs jugés sensibles. Le décret dit « Montebourg », réformé et étendu depuis, autorise le gouvernement à soumettre à autorisation préalable toute prise de participation étrangère dans des domaines stratégiques. Mais la distribution culturelle et technologique entre-t-elle dans ce cadre ? La réponse des gouvernements successifs a été, jusqu’ici, un silence éloquent.
C’est là que réside le paradoxe douloureux de la France contemporaine : une nation qui proclame haut et fort son attachement à l’exception culturelle, qui subventionne le cinéma, protège le livre par la loi Lang, défend son modèle à Bruxelles — et qui, dans le même temps, laisse ses opérateurs culturels privés se faire absorber sans réagir.
Le gaullisme économique, celui qui avait su nationaliser les secteurs clés et préserver l’indépendance industrielle de la France face aux appétits américains des années 1960, semble aujourd’hui un souvenir lointain. On lui a substitué la religion du marché libre, importée de Bruxelles et entérinée par des élites qui confondent ouverture et abdication.
Fnac Darty est-elle vraiment un enjeu culturel ou simplement commercial ?
Certains hausseront les épaules : Fnac Darty vend des téléviseurs et des smartphones, pas des secrets d’État. Qu’importe qui en est propriétaire, pourvu que les magasins restent ouverts et les prix compétitifs ? Cet argument libéral, aussi confortable qu’il soit pour ceux qui le tiennent, méconnaît délibérément la réalité de ce que représente la distribution culturelle dans une société.
La Fnac a été, pendant des décennies, un lieu de médiation culturelle unique. Ses espaces de vente du livre, ses rayons musique, ses forums de débat ont constitué un écosystème qui ne se réduit pas à la logique du prix au mètre carré. Laisser cet écosystème passer sous contrôle étranger, c’est accepter que les décisions éditoriales, les mises en avant, les orientations commerciales soient demain dictées depuis Prague ou depuis les fonds spéculatifs qui gravitent autour de Kretinsky.
La souveraineté culturelle n’est pas un concept abstrait réservé aux discours de l’Académie française. Elle se joue aussi dans les rayons d’une librairie.
Que révèle cette affaire sur l’état de la souveraineté économique française ?
L’affaire Kretinsky-Fnac Darty est symptomatique d’un mal plus profond : la désindustrialisation et la financiarisation de l’économie française ont laissé des pans entiers du tissu économique national exposés aux rachats opportunistes. Quand les entreprises françaises ne trouvent plus de repreneur national — parce que le capital patient, patrimonial, enraciné dans le territoire a été découragé par des décennies de fiscalité confiscatoire et de réglementation bruxelloise — elles tombent, presque mécaniquement, dans des mains étrangères.
Il ne s’agit pas de xénophobie économique. Il s’agit de lucidité. Les grandes nations industrielles — l’Allemagne avec ses Mittelstand, les États-Unis avec leurs lois sur les investissements étrangers, la Chine avec son protectionnisme assumé — n’ont jamais abandonné l’idée qu’un État digne de ce nom défend ses actifs stratégiques. La France, elle, a choisi de croire que le marché mondial serait bienveillant.
Il ne l’est pas.
Quelle réponse nationale serait à la hauteur de l’enjeu ?
Une politique industrielle digne de ce nom imposerait, au minimum, un examen approfondi de cette acquisition sous l’angle de la souveraineté culturelle et commerciale. Elle mobiliserait, si nécessaire, des acteurs français — fonds souverains, investisseurs institutionnels, acteurs de la grande distribution nationale — pour constituer un bloc actionnarial capable de contrebalancer l’influence de Kretinsky.
Elle exigerait surtout que le gouvernement cesse de traiter la question de la propriété des entreprises françaises comme une affaire purement privée, indifférente à l’intérêt national. La souveraineté économique est la condition de toutes les autres souverainetés. Sans elle, les discours sur l’identité, la culture et l’indépendance nationale sonnent creux.
La France a su, par le passé, défendre ses intérêts avec vigueur et intelligence. Elle en a encore la capacité. Ce qu’il lui manque, aujourd’hui, c’est la volonté politique de le faire.

