La France souffre. Nul ne peut sérieusement le nier : l’affaiblissement économique du pays est bien réel, inscrit dans des chiffres de dette publique et de déficit qui feraient rougir n’importe quel gestionnaire sérieux. Et pourtant, réduire la France à ses comptes publics serait une erreur historique d’une gravité insigne — une capitulation intellectuelle devant les seuls critères que Bruxelles et les marchés financiers mondiaux jugent dignes d’attention.
Car la France n’est pas qu’un bilan comptable. Elle est une puissance industrielle, scientifique et culturelle dont la profondeur structurelle échappe aux grilles d’analyse des technocrates et des agences de notation. L’économiste Natacha Valla le rappelle avec justesse : la tendance au déclin peut encore s’inverser, à condition de savoir lire correctement les forces que la nation porte en elle.
Ces forces existent. Elles sont concrètes, sectorielles, mesurables.
L’aéronautique française, portée par des fleurons comme Airbus et Safran, demeure une référence mondiale incontestée. Le luxe — LVMH, Hermès, Kering — génère des excédents commerciaux que peu de nations industrialisées peuvent envier. La pharmacie et les biotechnologies françaises s’imposent sur les marchés internationaux avec une régularité que la crise sanitaire a d’ailleurs rappelée au monde entier. Le secteur énergétique, adossé à une filière nucléaire que nos voisins ont imprudemment sacrifiée sur l’autel de l’idéologie verte, confère à la France une indépendance stratégique que l’Allemagne, aujourd’hui humiliée par sa dépendance gazière, lui envie désormais ouvertement. Le numérique, enfin, voit émerger des champions nationaux capables de rivaliser, dans certains segments, avec les géants anglo-saxons.
Voilà ce qu’est la France réelle. Non pas un État en faillite rampant devant la Commission européenne pour obtenir un délai de grâce sur son déficit, mais une nation dotée d’une infrastructure productive dont la valeur dépasse infiniment la somme de ses dettes.
Le vrai défi n’est donc pas de se soumettre aux injonctions d’austérité venues de Francfort ou de Bruxelles, mais de transformer ces atouts en croissance effective, en productivité accrue, en emplois durables et en investissements de long terme. Cela suppose une politique industrielle volontariste — gaullienne dans l’esprit, moderne dans les outils — qui place la formation des travailleurs et la modernisation du tissu entrepreneurial au cœur des priorités nationales. L’État stratège, celui que de Gaulle avait bâti et que trente ans de libéralisme débridé ont méthodiquement démantelé, doit retrouver sa place.
La question de la formation mérite qu’on s’y arrête. La compétitivité d’une nation ne se décrète pas ; elle se construit patiemment, dans les ateliers, les laboratoires et les salles de classe. Investir dans les compétences des salariés français, c’est parier sur la souveraineté productive du pays plutôt que sur les délocalisations que la mondialisation débridée a trop longtemps encouragées au nom d’une efficience abstraite et apatride.
Quant au rétablissement des comptes publics, il est évidemment nécessaire — mais il ne saurait être une fin en soi ni, surtout, un prétexte à liquider ce que la France a mis des décennies à construire. L’assainissement budgétaire doit être conduit selon un calendrier souverain, défini à Paris et non dicté par les mécanismes de surveillance européens qui confondent allégrement rigueur comptable et abdication stratégique.
La France aborde bien son heure de vérité. Mais cette vérité n’est pas celle que les marchés voudraient lui imposer. Elle est celle d’une nation qui doit choisir entre la soumission confortable aux dogmes du moment et la reconquête lucide de sa puissance. Ses atouts l’y obligent. Son histoire l’y invite. Sa dignité l’y contraint.

