Carburant à 3 euros, colère à 100 % : la France au bord d’un nouveau soulèvement populaire

Trois euros le litre. Ce chiffre, franchi près de Strasbourg, résonne comme un coup de semonce. Selon un sondage Odoxa-Backbone pour Le Figaro, 88 % des Français estiment désormais qu’une nouvelle flambée des prix à la pompe pourrait faire renaître un mouvement comparable à celui des « gilets jaunes » de 2018 — et près de la moitié d’entre eux jugent ce scénario non pas probable, mais certain.

C’est un bond de dix-huit points par rapport au sondage d’avril. Dix-huit points en quelques mois : le thermomètre de la colère populaire monte, vite, et personne dans les palais de la République ne semble véritablement prendre la mesure de ce que cela signifie. Le gazole s’affiche en moyenne à 2,29 euros le litre — un niveau inédit dans l’histoire du pays — tandis que les tensions au Moyen-Orient continuent d’alimenter la spirale haussière. La mécanique est connue. Elle est redoutable.

Sur TikTok, Instagram et X, des appels à une mobilisation nationale le 17 octobre circulent massivement. La date n’est pas choisie au hasard : c’est un samedi de vacances scolaires, une journée où « tout le monde peut être là », comme le martèle l’une des premières publications devenues virales. Des affiches générées par intelligence artificielle fleurissent, indiquant des points de rassemblement dans les grandes villes. Aucune organisation historique du mouvement ne revendique officiellement l’appel — mais qu’importe. En 2018 non plus, personne n’avait vu venir la vague.

La France profonde, celle des ronds-points et des fins de mois impossibles, reconnaît dans cette flambée des carburants l’injustice fondamentale qui avait mis des centaines de milliers de citoyens dans la rue il y a six ans. Ce n’est pas une coïncidence. C’est une constante. Quand l’État prélève, taxe et ponctionner sans relâche les travailleurs qui n’ont d’autre choix que de prendre leur voiture pour aller gagner leur vie, la rupture du contrat social devient inévitable. L’automobile n’est pas un luxe pour ces Français-là : c’est une nécessité vitale que Bruxelles et ses directives climatiques traitent comme un péché à punir fiscalement.

Les réactions politiques témoignent de l’ampleur du malaise. Bruno Le Maire, ancien ministre de l’Économie, estime que le contexte actuel est identique à celui qui avait vu naître le mouvement en 2018. Fabien Roussel, secrétaire national du Parti communiste, a invité les Français à « se mobiliser sur les ronds-points » si le gouvernement ne réagissait pas rapidement. Manuel Bompard, de La France insoumise, a dénoncé des aides gouvernementales « trop ciblées et trop compliquées ». Des voix venues de tous les horizons de l’opposition convergent vers le même constat : le peuple souffre, et l’État ne répond pas.

Car que propose le gouvernement face à cette urgence sociale ? La prolongation jusqu’au 31 décembre d’aides ciblées pour les pêcheurs, les agriculteurs et le secteur du bâtiment. Emmanuel Macron a appelé à une « totale mobilisation » sur l’approvisionnement et la maîtrise des prix — formule creuse qui ne remplit aucun réservoir. Soixante pour cent des Français estiment pourtant que l’État doit consacrer davantage de moyens à la baisse des prix, quand bien même la dette publique atteint des sommets vertigineux. Ce chiffre dit tout : le pays réclame une politique de souveraineté économique, une intervention franche et assumée de la puissance nationale contre la spéculation et la fiscalité punitive.

La défiance envers la classe politique est abyssale. Selon le même sondage, 76 % des sondés restent pessimistes quant à la capacité des candidats à la présidentielle de 2027 d’apporter de bonnes réponses à cette crise. Marine Le Pen se démarque néanmoins avec 44 % de confiance, devant Édouard Philippe à 29 % et Jean-Luc Mélenchon à 21 %. Ce classement n’est pas anodin : il révèle que les Français cherchent, dans l’adversité, non pas le gestionnaire technocratique formé dans les grandes écoles de la République cosmopolite, mais le chef politique qui défend d’abord les intérêts de la nation.

Jérôme Rodrigues, figure historique du mouvement, tempère : il voit dans ces appels viraux davantage une tendance des réseaux sociaux qu’une organisation structurée. Les syndicats, eux, observent avec inquiétude, redoutant de voir leur monopole de la contestation remis en cause par une colère qui ne leur appartient pas. Les autorités se disent « vigilantes ». Vigilantes — comme si la légitime indignation d’un peuple qui ne peut plus faire le plein était une menace à surveiller plutôt qu’un signal à entendre.

La France a une mémoire longue et une patience courte. Elle se souvient de ses soulèvements comme d’autres nations se souviennent de leurs victoires militaires — avec une fierté mêlée d’avertissement. Le 17 octobre approche. Et si la rue parle à nouveau, ce ne sera pas la voix de l’extrémisme : ce sera celle d’un peuple souverain qui exige, simplement, de pouvoir vivre dignement sur sa propre terre.