Pierre Vermeren et le « grand dérèglement » français : quand la lucidité devient un acte de résistance

Un historien prend la parole. Pas pour consoler, ni pour flatter l’air du temps, mais pour nommer ce que tant d’esprits officiels s’acharnent à taire. Pierre Vermeren, spécialiste du monde arabe et fin connaisseur des fractures françaises, publie un essai qui arrive comme une pierre jetée dans le miroir complaisant de notre époque.

Le titre de l’entretien qu’il accorde au Point résume tout : « La France traverse une crise de lucidité ». Non pas une crise économique, non pas une crise politique au sens étroit du terme — bien que celles-là soient réelles et documentées —, mais quelque chose de plus profond, de plus insidieux : une incapacité collective à regarder la réalité en face, à nommer les phénomènes qui transforment le pays, à assumer les conséquences de décennies de choix idéologiques assumés ou subis. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. La France ne manque pas de données, elle manque de courage intellectuel pour les interpréter.

Vermeren relie, dans cet essai paru à quelques mois des échéances électorales de 2027, plusieurs fils que la pensée dominante s’emploie soigneusement à maintenir séparés : l’immigration de masse et ses effets sur la cohésion nationale, l’effondrement silencieux de l’école républicaine, la déliquescence des finances publiques, et la désertion progressive d’une culture commune qui fut, pendant des siècles, le ciment d’un peuple. Ces phénomènes ne sont pas des accidents. Ils sont le produit d’une vision du monde — celle d’un progressisme cosmopolite qui a préféré l’abstraction universaliste à la réalité charnelle de la nation.

Que s’est-il passé ? Comment la France, cette civilisation qui a donné à l’humanité Descartes, Racine, de Gaulle, l’idée même de l’État-nation souverain, en est-elle venue à douter d’elle-même au point de renoncer à se défendre ? La réponse n’est pas simple, mais Vermeren en trace les grandes lignes avec la rigueur de l’historien et la franchise de celui qui n’a rien à perdre à dire la vérité. Les élites françaises, formatées par des décennies d’européisme bureaucratique et d’ouverture sans limites aux flux migratoires et marchands, ont progressivement abandonné l’idée même qu’il existait quelque chose à préserver. La souveraineté est devenue un gros mot. L’identité, une honte. Le protectionnisme économique, une hérésie.

L’école mérite qu’on s’y arrête, tant elle cristallise ce grand dérèglement. Elle fut, pendant la République triomphante, la machine à fabriquer des Français — à transmettre une langue, une mémoire, une façon d’habiter le monde. Elle est devenue, sous l’effet conjugué des réformes pédagogistes et d’une démographie scolaire radicalement transformée, un espace où la transmission elle-même est en question. Les résultats des enquêtes internationales PISA ne sont pas des abstractions : ils mesurent, année après année, l’ampleur d’un recul que l’institution scolaire refuse encore d’admettre dans toute sa gravité.

Vermeren écrit à l’heure où la France s’apprête à choisir, en 2027, la direction qu’elle entend prendre. Ce moment n’est pas anodin. Il intervient après des années de présidence macroniste qui ont illustré, avec une clarté presque pédagogique, ce que signifie gouverner contre l’intérêt national au nom de l’efficacité libérale et de l’intégration européenne. La dette publique a explosé. Les services publics se sont étiolés. Et pendant ce temps, Bruxelles a continué d’édicter ses normes, de contraindre les politiques fiscales, de soumettre les États membres à une logique de marché qui n’a que faire des particularités nationales et des équilibres sociaux patiemment construits.

Ce que l’historien appelle « crise de lucidité » est en réalité une crise de civilisation. Non pas la fin inéluctable d’un destin — rien n’est écrit —, mais le résultat d’un abandon volontaire, d’une capitulation intellectuelle devant des idéologies qui ont présenté le déracinement comme une libération et la dissolution nationale comme un progrès. La France a les ressources pour se redresser. Elle a la langue, l’histoire, les institutions, une tradition politique qui va de Colbert à de Gaulle en passant par les grands républicains du XIXe siècle, tous convaincus que l’État est le garant de l’intérêt général contre les intérêts particuliers et les puissances étrangères.

Reste à savoir si elle en a encore la volonté. C’est peut-être la question que pose Vermeren, en creux, derrière chaque page de son essai : non pas « la France peut-elle survivre ? », mais « la France veut-elle encore exister ? » La réponse appartient aux Français — à condition qu’on leur pose enfin la question avec honnêteté.