La France se trouve aujourd’hui parmi les trois nations les plus endettées de la zone euro. Ce n’est pas une opinion militante — c’est un fait brut, énoncé par le ministre lui-même devant l’Assemblée nationale, à l’ouverture d’un débat sur la dette précédant la discussion budgétaire pour 2027. Il y a cinq ans, la France empruntait à dix ans à taux nul, parfois négatif. Ces derniers jours, ce taux dépasse 4,5 %. Voilà ce que coûte l’abandon de toute discipline budgétaire sérieuse.
Roland Lescure, ministre chargé du dossier, s’est néanmoins voulu rassurant. Le taux d’intérêt moyen sur la dette française devrait s’établir à 2,5 % en 2027, tandis que la croissance en valeur — volume additionné à l’inflation — atteindrait 2,7 %. Ce différentiel, aussi mince soit-il, permettrait selon lui d’écarter le spectre de l’« effet boule de neige », cette dynamique redoutée où les intérêts de la dette croissent plus vite que la richesse nationale. Deux dixièmes de point séparent donc la France de l’abîme. Que l’on se rassure.
Quatre-vingts milliards qui manquent à la France
La charge de la dette représente désormais près de 80 milliards d’euros cette année. Quatre-vingts milliards qui ne financent ni les hôpitaux, ni les écoles, ni la défense nationale, ni l’investissement dans l’avenir du pays. C’est là le scandale silencieux que les débats technocratiques sur les ratios et les spreads contribuent à masquer : chaque euro versé aux créanciers — souvent étrangers, souvent anonymes — est un euro soustrait à la puissance française, à sa capacité d’agir, de construire, de durer.
Le ministre a appelé les députés à trouver un compromis avec l’exécutif afin de viser un déficit public de 5 % en 2027. Cinq pour cent. Alors que les règles européennes imposent un plafond de 3 %, la France négocie avec elle-même le droit de rester mauvaise élève un peu plus longtemps. Pendant ce temps, les marchés financiers observent les débats parlementaires et la campagne présidentielle de 2027 avec l’attention froide de créanciers qui savent que leur heure viendra.
Pour conjurer l’inquiétude des investisseurs, Roland Lescure a vanté les atouts compétitifs de la nation : des talents reconnus dans le monde entier, un nombre d’emplois record, et surtout une électricité décarbonée, abondante, produite sur le sol national. Sur ce dernier point, il faut lui accorder raison. Le parc nucléaire français — héritage d’une vision gaulliste de l’indépendance énergétique que d’autres nations ont eu la faiblesse d’abandonner — demeure l’un des rares atouts structurels que la mondialisation n’a pas encore réussi à démanteler.
Quarante-cinq milliards d’économies : sur qui fera-t-on peser l’effort ?
Le gouvernement entend réaliser 45 milliards d’euros d’économies nouvelles via le budget 2027. David Amiel, ministre des Comptes publics, a jugé « illusoire » de penser qu’une minorité — ultrariches, fonctionnaires, retraités, étrangers, grandes entreprises — pourrait supporter à elle seule l’essentiel de l’effort. L’aveu est d’une franchise inhabituelle. Il signifie que l’effort sera collectif, c’est-à-dire que les classes moyennes et populaires, déjà éprouvées par des années d’inflation et de pression fiscale, seront de nouveau sollicitées.
Certaines mesures particulièrement clivantes concernent les retraites et les collectivités territoriales. Toucher aux retraites, c’est rouvrir une blessure que la réforme de 2023 n’a pas refermée. Affaiblir les collectivités, c’est priver les territoires de leur capacité d’investissement local, au profit d’une centralisation budgétaire qui répond aux injonctions bruxelloises plutôt qu’aux besoins des Français.
La question de fond reste entière. La France a-t-elle les moyens de sa souveraineté ? Peut-elle continuer à financer son modèle social, sa défense, son indépendance industrielle et énergétique, tout en honorant une dette colossale contractée dans l’indifférence des gouvernements successifs ? Deux dixièmes de point de croissance en valeur au-dessus du taux d’intérêt moyen ne constituent pas une politique. Ce sont des chiffres qui rassurent les marchés pour quelques semaines. La France mérite une vision plus haute que cela.

