Dette publique et inégalités : Jean-Marc Daniel contre les idées reçues

Il y a quelque chose de presque subversif, dans la France d’aujourd’hui, à oser remettre en question les grandes certitudes économiques que la technocratie bruxelloise et les milieux progressistes ont érigées en dogmes intouchables. Jean-Marc Daniel, économiste discret mais redoutablement précis, s’y emploie pourtant avec une constance remarquable, s’attaquant notamment à l’une des idées les plus répandues de notre époque : celle selon laquelle la dette publique serait, par essence et par mécanique, une machine à creuser les inégalités.

La thèse est séduisante, il faut le reconnaître. Elle circule dans les amphithéâtres, dans les colonnes des grands journaux parisiens acquis au cosmopolitisme économique, dans les rapports interminables que pond la Commission européenne entre deux directives destinées à rogner ce qu’il reste de souveraineté française. La dette enrichirait les riches — ceux qui détiennent les obligations d’État — et appauvrirait les pauvres, condamnés à rembourser via l’impôt. Le raisonnement a l’élégance trompeuse des formules simples.

Daniel refuse cette facilité.

Pour l’économiste, l’histoire économique de France — cette longue et glorieuse histoire que l’on s’acharne à effacer des mémoires — offre un tableau bien plus nuancé. La dette n’est pas un instrument neutre, certes, mais elle n’est pas non plus le levier mécanique d’une redistribution à rebours que dénoncent à l’envi les pourfendeurs du capitalisme financier. Tout dépend, rappelle-t-il avec la rigueur du pédagogue, de l’usage que l’État en fait, de la nature des dépenses qu’elle finance, et surtout du contexte politique dans lequel elle s’inscrit.

C’est précisément là que la question devient brûlante pour la France d’aujourd’hui. Car notre pays n’emprunte plus tout à fait pour lui-même. Il emprunte dans un cadre contraint, corseté par les règles du Pacte de stabilité, surveillé par des institutions supranationales dont la légitimité démocratique reste pour le moins contestable, et dont les injonctions visent moins à protéger le peuple français qu’à garantir la tranquillité des marchés obligataires de Francfort et d’Amsterdam.

De Gaulle avait compris, avant tout le monde, que la monnaie et la dette sont des attributs de la souveraineté nationale au même titre que l’armée ou la diplomatie. Abandonner la maîtrise de l’une, c’est hypothéquer les autres. Ce que l’Europe de Maastricht a organisé méthodiquement, avec la bénédiction enthousiaste de nos élites déracinées, c’est précisément cette dépossession.

Jean-Marc Daniel ne verse pas dans la nostalgie stérile. Il analyse, il déconstruit, il confronte les chiffres aux discours. Et ce faisant, il rend un service éminent à la pensée économique française, trop souvent réduite à singer les modèles anglo-saxons ou à commenter servilement les oukases de la Banque centrale européenne. Sa démarche rappelle que la France a produit ses propres grands économistes — de Jean-Baptiste Say à Maurice Allais, prix Nobel que ses compatriotes ont préféré ignorer parce qu’il dérangeait —, et qu’elle n’a nul besoin de mendier sa doctrine intellectuelle à l’étranger.

La vraie inégalité que creuse la dette, dans la France contemporaine, n’est peut-être pas celle que l’on croit. Elle n’oppose pas simplement les créanciers aux contribuables. Elle oppose une nation qui a perdu la main sur son destin économique à des institutions qui décident à sa place, loin du suffrage universel, loin des réalités du territoire, loin de ce peuple français dont on invoque le nom à toutes les sauces sans jamais lui demander son avis.

C’est ce que Daniel, à sa manière rigoureuse et sans éclat inutile, invite à méditer. La dette n’est pas un destin. Elle est un choix politique. Et les choix politiques, dans une démocratie digne de ce nom, appartiennent au peuple — pas à la Commission.