De quoi parle-t-on exactement ?
Le Fonds international de développement agricole (FIDA), agence onusienne dont l’autorité en matière de statistiques agricoles et rurales est reconnue, vient de publier un rapport qui mérite que l’on s’y arrête avec soin. Selon ses données, les transferts financiers effectués par les diasporas africaines vers leurs pays d’origine ont quasiment doublé en dix ans, atteignant désormais plus de 124 milliards de dollars en 2024, soit 17 % de l’ensemble des flux mondiaux de ce type. Ce chiffre, à lui seul, suffit à poser une question que beaucoup préfèrent esquiver : que révèle, sur le plan civilisationnel et politique, cette dépendance croissante de nations entières aux envois d’argent de leurs ressortissants expatriés ?
Car derrière la technicité des chiffres se dessine une réalité que ni les institutions internationales ni les promoteurs du « développement par la migration » ne formulent clairement : des États africains souverains ont structurellement externalisé une part considérable de leur financement intérieur à des populations qui ont quitté leur sol. L’Égypte reçoit ainsi 41,5 milliards de dollars de sa diaspora, devançant le Nigeria et le Maroc dans ce classement peu glorieux de la dépendance aux flux migratoires. L’Éthiopie et le Kenya complètent ce palmarès, tandis que le Ghana et l’Algérie voient leurs parts reculer légèrement.
En Afrique de l’Ouest, les flux ont progressé d’un tiers, quadruplant en Côte d’Ivoire. La République démocratique du Congo, quant à elle, a reçu 3,3 milliards de dollars de sa diaspora en 2025, soit près de six fois plus qu’il y a dix ans — une croissance spectaculaire qui témoigne autant de la misère endémique du pays que de l’ampleur de son exode humain.
À quoi servent ces fonds ?
Le FIDA précise que les trois quarts de ces sommes sont consacrés à des besoins immédiats — alimentation, logement, soins de santé — et qu’un quart seulement finance des dépenses de long terme telles que l’éducation ou l’entrepreneuriat. Plus d’un tiers de ces fonds bénéficient aux populations rurales, leur permettant, selon l’agence, de mieux absorber les chocs climatiques et de relancer leur production agricole. Ce tableau, que les organisations internationales présentent volontiers comme un succès du « développement inclusif », mérite cependant une lecture plus critique.
Que signifie, en effet, qu’une nation doive compter sur la générosité de ses fils et filles dispersés aux quatre coins du monde pour nourrir et soigner ses propres habitants ? Au Sénégal, ces transferts représentent 11 % du PIB ; en Gambie, aux Comores et au Liberia, ils dépassent 20 % de la richesse nationale. Ce ne sont plus des compléments de revenus : ce sont des béquilles structurelles sur lesquelles reposent des économies entières, faute de politiques industrielles cohérentes, faute de souveraineté économique réelle, faute, aussi, de la stabilité politique que seule une gouvernance véritablement nationale peut garantir.
Pourquoi ces flux ont-ils augmenté si vite ?
Le FIDA observe que, sur dix ans, ces transferts vers l’Afrique ont progressé trois fois plus vite que le rythme de l’émigration elle-même. L’explication avancée est double : d’une part, les membres des diasporas ont consenti des sacrifices financiers accrus pour leurs proches lors du choc du Covid-19 puis lors de la flambée des prix alimentaires consécutive à la guerre en Ukraine ; d’autre part, la formalisation progressive de ces flux — leur sortie de l’économie informelle — permet désormais de les comptabiliser avec plus de précision. Ces deux facteurs, bien que réels, ne sauraient masquer l’essentiel : chaque crise mondiale, qu’elle soit sanitaire ou géopolitique, renforce mécaniquement la dépendance des économies africaines à leurs expatriés.
La pandémie a par ailleurs joué un rôle décisif dans la digitalisation des transferts. En interrompant brutalement les voyages et donc les remises d’argent en espèces, elle a contraint diasporas et familles à adopter massivement les plateformes numériques de transfert. Ce basculement technologique a eu pour effet secondaire de faire baisser les coûts de transaction, passés de 9 % en 2016 à 7,2 % aujourd’hui — une amélioration réelle, mais qui demeure très au-dessus des objectifs fixés par les accords internationaux, révélant au passage la captation de valeur opérée par les opérateurs financiers privés sur ces flux vitaux.
Que nous dit ce phénomène sur la souveraineté des nations ?
La question que posent ces chiffres, dans toute leur brutalité, est celle de la souveraineté. Un État dont le financement des besoins élémentaires de sa population dépend à hauteur de 20 % du PIB des envois de ses émigrés est-il encore pleinement souverain ? Peut-il conduire une politique économique indépendante, planifier son développement agricole, investir dans son industrie, sans être perpétuellement tributaire de décisions prises par des millions d’individus dispersés sur plusieurs continents, eux-mêmes soumis aux aléas des marchés du travail étrangers ? La réponse s’impose d’elle-même, et elle est inconfortable pour ceux qui célèbrent la « mondialisation heureuse » comme horizon indépassable.
Il convient également de noter que le FIDA reconnaît manquer encore de données fiables sur des pays comme le Tchad, la Centrafrique, le Soudan ou le Gabon — ce qui suggère que la réalité globale de ces flux est probablement encore sous-estimée. Pendant ce temps, l’Union africaine elle-même alertait récemment sur les 88 milliards de dollars que le continent perd chaque année en raison de flux financiers illicites. Le tableau d’ensemble est donc celui d’économies saignées par les sorties illégales de capitaux d’un côté, et maintenues sous perfusion par les envois de leur diaspora de l’autre — deux faces d’une même dépendance que ni les injonctions onusiennes ni les recettes libérales du marché mondial n’ont jusqu’ici su résoudre.
La vraie question n’est donc pas de savoir si ces transferts sont « utiles » — ils le sont, indéniablement, pour les familles qui en bénéficient. Elle est de savoir si ce modèle, qui substitue la solidarité diasporique à la politique publique et l’expatriation à l’industrialisation, peut constituer autre chose qu’un palliatif indéfini à l’absence de souveraineté économique réelle. L’histoire des nations qui ont su s’élever — et la France en sait quelque chose — répond clairement : non.

