Il y a quelque chose de presque symbolique dans l’image : douze mille petites motos en plastique, achetées quarante euros pièce pour une campagne de communication gouvernementale, alors que leur valeur réelle n’en dépassait guère quinze. C’est sur ce genre de détail grotesque, autant que sur des milliards présumés détournés, que le nouveau gouvernement hongrois de Peter Magyar entend bâtir son récit de rupture avec seize années d’orbanisme. Mais entre la promesse électorale et la réalité des procédures judiciaires, un fossé se creuse — et la population, trop longtemps humiliée, n’entend plus attendre.
Depuis sa prise de fonctions en mai 2025, Magyar a lancé une série d’audits dans les ministères et les entreprises publiques, débouchant sur vingt-deux dossiers transmis aux enquêteurs pour un montant estimé à 5,8 milliards d’euros de contrats suspects. Parmi les affaires les plus saisissantes figure un prêt de 1,5 milliard d’euros accordé aux chemins de fer égyptiens dans le cadre d’un partenariat hungaro-russe dont Budapest aurait finalement assumé seul les risques financiers. Des investigations visent également des détournements présumés au sein du Fonds national pour la culture. Le tableau est celui d’un État pillé méthodiquement, pendant une décennie et demie, au profit d’un réseau d’intérêts privés soigneusement entretenu.
La Hongrie occupe, avec la Bulgarie, le rang le plus dégradé de l’Union européenne dans l’Indice de perception de la corruption de Transparency International. Entre 2010 et 2025, elle est passée de la cinquantième à la quatre-vingt-quatrième place mondiale — une chute vertigineuse qui illustre ce que seize ans d’un pouvoir sans contre-pouvoir peuvent produire. Les proches d’Orbán ont accumulé des fortunes considérables grâce à des entreprises bénéficiant de marchés publics ; Viktor Orbán, lui, a toujours nié tout acte répréhensible. Qui s’en étonnerait ?
Pour tenter de répondre à l’ampleur de la tâche, Magyar a créé la NVVH, une agence anti-corruption dotée de pouvoirs d’enquête étendus, de la capacité de placer des entreprises sous surveillance et d’engager des poursuites. Sa directrice, Anna Unger, politologue spécialiste de l’érosion démocratique sous Orbán, a été saluée par plusieurs ONG — mais sa nomination a aussi provoqué des remous. Le Fidesz, parti de l’ancien Premier ministre, n’a pas hésité à comparer la NVVH à l’AVH, la redoutée police secrète de l’ère communiste. L’argument est commode, et révélateur : ceux qui ont verrouillé les institutions pendant seize ans se posent aujourd’hui en défenseurs des libertés.
Car c’est bien là le paradoxe central de cette transition. Lors de son audition parlementaire, Anna Unger a jugé « irréaliste » d’espérer des verdicts définitifs dans les plus grandes affaires avant six ans — soit la durée de son propre mandat. L’avocate Adrienn Laczo, qui avait démissionné de la magistrature en 2024 pour protester contre l’ingérence gouvernementale, résume avec lucidité : « Les choses changent, mais aucun responsable politique de premier plan n’a encore été interrogé en tant que suspect. » Le consultant politique Gergo Papp va plus loin, notant que seize ans d’orbanisme ont tellement frustré les électeurs qu’ils réclament des résultats immédiats, parfois au mépris des contraintes de l’État de droit.
La Hongrie a par ailleurs rejoint le Parquet européen (EPPO), renforcé les obligations de transparence des élus et accru les pouvoirs d’enquête du Parlement. Ces réformes institutionnelles sont réelles, et il serait intellectuellement malhonnête de les nier. Mais elles posent aussi une question de fond : peut-on reconstruire un État de droit authentique avec les mêmes réflexes de gouvernance centralisée que ceux qui ont permis sa destruction ? Magyar lui-même a promis d’accélérer les procédures pénales par voie législative, conscient que la patience populaire a ses limites.
Unger, dans plusieurs entretiens accordés à la chaîne RTL, a pris soin de préciser qu’elle n’entendait pas épargner le gouvernement actuel de son propre regard : « Je me concentrerai sur une seule chose : faire en sorte que les responsabilités soient établies rapidement et efficacement, dans le respect de la loi, et que le maximum des richesses transférées à des intérêts privés soit préservé entre-temps. » Des mots mesurés, presque technocratiques — mais qui sonnent comme un avertissement à tous, majorité comprise.
Ce qui se joue en Hongrie dépasse largement la question des motos en plastique ou des wagons égyptiens. C’est la question de savoir si une nation peut, après une longue captation de ses institutions par un clan, retrouver les ressorts d’une vie publique saine — sans tomber dans le piège symétrique d’une justice aux ordres, fût-elle aux ordres du camp opposé. L’histoire de France enseigne que la reconstruction d’un État fort et juste exige du temps, de la rigueur et, surtout, le refus de sacrifier le droit à l’impatience. Les Hongrois, eux, ont été trop longtemps spoliés pour se contenter de promesses. Leur colère est légitime. Reste à savoir si leurs nouvelles institutions seront à la hauteur.

