Industrie automobile : l’Europe face à la Chine, ou l’art de perdre du terrain avec élégance

Il est des lenteurs qui tuent. Pendant que Bruxelles délibère, que les commissaires européens rédigent leurs mémorandums et que les lobbies automobiles négocient leurs exemptions dans les couloirs feutrés des institutions, la Chine, elle, agit. Elle produit, elle exporte, elle conquiert des marchés que l’Europe croyait siens de droit et pour l’éternité. Face à la montée en puissance foudroyante de l’industrie automobile chinoise, le Vieux Continent ne reste certes pas totalement immobile — mais il agit avec une lenteur qui, en politique industrielle comme à la guerre, équivaut à une capitulation.

L’automobile n’est pas une industrie comme les autres. Elle est, depuis plus d’un siècle, l’épine dorsale de la puissance manufacturière européenne, et française en particulier. Renault, Peugeot, Citroën : ces noms résonnent comme autant de jalons de notre histoire industrielle et sociale, comme autant de preuves tangibles que la France sait concevoir, fabriquer, exporter. Des millions d’emplois directs et indirects, des bassins entiers de vie ouvrière, une chaîne de sous-traitants qui irrigue les territoires — voilà ce qui est aujourd’hui menacé, non par une fatalité économique abstraite, mais par les choix politiques délibérément timorés d’une Europe incapable de défendre les siens.

La Chine, pour sa part, n’a jamais cru aux vertus du libre-échange comme dogme universel. Elle a subventionné massivement ses constructeurs, protégé son marché intérieur, planifié sa montée en gamme technologique et désormais déverse sur les marchés mondiaux des véhicules électriques à des prix que nulle usine européenne, soumise aux charges sociales, aux normes environnementales et aux coûts énergétiques du continent, ne peut rivaliser à armes égales. Ce n’est pas de la concurrence : c’est du dumping industriel d’État, organisé et assumé, face auquel l’Europe répond avec des droits de douane timides, des enquêtes interminables et des déclarations d’intention qui ne trompent personne.

Que fait Bruxelles, pendant ce temps ? Elle impose aux constructeurs européens des objectifs de décarbonation draconiens, les contraint à abandonner le moteur thermique d’ici 2035 — ce moteur à combustion que la France et l’Allemagne ont porté à son point de perfection — et orchestre ainsi, avec une cohérence presque admirable dans l’absurde, la destruction programmée d’un savoir-faire industriel multiséculaire. On retire aux Européens leurs armes traditionnelles avant même qu’ils aient fabriqué les nouvelles, et l’on s’étonne ensuite que le terrain soit libre pour les envahisseurs.

La souveraineté industrielle n’est pas un concept nostalgique réservé aux nostalgiques du colbertisme : c’est une nécessité vitale dans un monde où les grandes puissances, des États-Unis à la Chine, pratiquent sans vergogne le protectionnisme tout en prêchant la mondialisation pour les naïfs. L’Inflation Reduction Act américain a massivement subventionné la filière verte américaine ; Pékin finance ses champions nationaux par milliards. Seule l’Europe, fidèle à ses traités et à ses dogmes libre-échangistes, s’interdit les instruments que tous ses concurrents utilisent sans complexe. C’est moins de la vertu que de l’aveuglement.

La France, qui aurait pu incarner une ligne de résistance, a trop souvent abdiqué sa voix au profit d’un consensus européen qui n’est en réalité que la moyenne pondérée des intérêts allemands et des obsessions idéologiques des eurocrates. De Gaulle avait compris, lui, que la grandeur d’une nation se défend pied à pied, que l’indépendance économique est le fondement de l’indépendance politique, et qu’aucun marché commun ne doit devenir le tombeau des industries nationales. Cette leçon semble oubliée. Il est peut-être encore temps de s’en souvenir — mais le temps, précisément, est ce qui manque le plus.