Un grain de sable institutionnel suffit parfois à gripper la mécanique des nations. Ce lundi 21 septembre, l’Union européenne devait renouveler l’un de ses paquets de sanctions les plus substantiels, visant quelque 3 000 individus et entités accusés de soutenir l’effort de guerre russe en Ukraine. Ce qui aurait dû n’être qu’une formalité administrative s’est mué en crise diplomatique ouverte, révélant au grand jour les fractures profondes d’une Europe que l’on prétend unie mais qui, à l’épreuve des faits, se déchire sur l’essentiel.
La procédure de renouvellement exige l’unanimité stricte des vingt-sept États membres. C’est cette règle, conçue pour protéger la souveraineté de chaque nation, qui se retourne aujourd’hui contre l’édifice bruxellois lui-même. Selon nos confrères du Kyiv Independent, un blocage entre Paris, Bratislava, Bruxelles et Bakou menace de faire tomber près de la moitié des sanctions européennes contre Moscou.
L’étincelle slovaque et l’huile française
L’affaire prend racine dans une revendication slovaque. Dès le mois de mars dernier, Bratislava — rejointe par Budapest — réclamait le retrait de la liste noire de deux oligarques russes de premier plan : Mikhail Fridman, cofondateur du puissant groupe Alfa, et Alisher Usmanov, magnat des mines et de la métallurgie. Ces demandes avaient alors été repoussées. Mais c’est l’irruption de la France dans ce dossier qui a tout changé.
Paris a en effet apporté son soutien à la levée des sanctions visant Usmanov, non par conviction idéologique, mais sous la pression de l’Azerbaïdjan. Bakou conditionnerait la libération de deux ressortissants français actuellement détenus sur son territoire au retrait de l’oligarque de la liste européenne. La France, grande puissance aux prétentions gaullistes, se retrouve ainsi à négocier les sanctions collectives de vingt-sept nations contre un chantage bilatéral exercé par un régime du Caucase.
Vingt-cinq pays face à une logique de capitulation
La réaction des partenaires européens n’a pas tardé. Un diplomate national, dont les propos ont filtré dans les couloirs bruxellois, a formulé ce que beaucoup pensaient tout bas : « La France doit dire bilatéralement à l’Azerbaïdjan qu’il est hors de question de convaincre 25 autres pays de faire évoluer leur position de manière aussi dramatique, et que l’Azerbaïdjan devra modifier ses exigences. » Ces mots résument l’exaspération des capitales qui refusent de voir l’intégrité du régime de sanctions bradée pour régler un contentieux franco-azerbaïdjanais.
Car le risque est immense. Céder à Bakou ou à Bratislava, c’est ouvrir une boîte de Pandore dont on ne referme jamais le couvercle. Chaque État membre disposant d’un grief particulier, d’un intérêt économique ou d’un otage à libérer pourrait demain invoquer le précédent pour exiger ses propres dérogations. L’unanimité, censée garantir la solidité du dispositif, deviendrait alors l’arme de sa destruction.
Zelensky condamne, les négociateurs capitulent
Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a brisé le silence diplomatique avec une franchise sans ambiguïté : « Ce n’est absolument pas le moment de lever les sanctions, ce n’est absolument pas le moment de protéger les oligarques russes, et ce n’est absolument pas le moment pour l’Europe de faire des cadeaux à la Russie. » Ces mots, prononcés depuis Kiev où la guerre continue de ravager des villes et des vies, ont résonné comme un rappel à l’ordre moral adressé aux chancelleries européennes.
La réunion des ambassadeurs européens s’est conclue par un constat d’échec total, sans le moindre progrès enregistré. À quelques heures de l’échéance du 21 septembre, la formule d’un diplomate européen résumait l’absurdité de la situation avec une clarté glaçante : « Lundi, soit nous ne retirerons personne de la liste, soit nous retirerons deux personnes, soit nous en retirerons 3 000. »
La France, arbitre malgré elle d’un destin européen
Une prolongation restreinte de six mois figurait parmi les solutions d’urgence à l’étude. La plupart des observateurs s’attendaient néanmoins à ce que Paris finisse par reculer, abandonnant cette exigence pour chercher d’autres voies de négociation avec l’Azerbaïdjan — des voies qui n’engageraient pas vingt-six autres souverainetés nationales dans un marchandage dont elles sont absentes.
Cette crise dit quelque chose d’essentiel sur l’état de l’Europe. Une architecture bâtie sur l’unanimité est une architecture fragile, soumise au veto de chacun et donc à la pression de tous. La France, qui incarna jadis une diplomatie de grandeur et d’indépendance, se retrouve aujourd’hui à jouer le rôle ingrat d’otage d’un régime caucasien — et à faire peser ce fardeau sur ses partenaires. Quelle que soit l’issue de ce bras de fer, la crédibilité européenne en sort durablement entamée.

