Gazole à 3,90 € le litre : quand la dépendance énergétique de l’Europe révèle l’échec de sa souveraineté

La thèse est simple, et les faits la confirment avec une brutalité que nul homme d’État lucide ne saurait ignorer : l’Europe, et la France avec elle, a bradé sa souveraineté énergétique sur l’autel du libre-échange et des injonctions bruxelloises, au point qu’une poignée de mots prononcés par Donald Trump à New York suffit désormais à menacer le portefeuille de millions de Français. Quelques phrases lâchées le 22 septembre en marge d’une rencontre avec Volodymyr Zelensky — « N’envoyons plus notre diesel à l’étranger » — et voilà l’Europe entière sur le qui-vive, les marchés en ébullition, et Emmanuel Macron contraint de qualifier l’hypothèse d’« catastrophique ». Quand le chef de l’État français doit supplier Washington de ne pas couper un robinet d’approvisionnement, c’est que quelque chose d’essentiel a été perdu.

Pour comprendre l’ampleur de cette dépendance, il faut revenir à la décision européenne d’embargo sur le diesel russe en 2023. Cette mesure, présentée comme un acte de solidarité avec l’Ukraine et de fermeté face à Moscou, a laissé béant un gouffre de raffinage que le Vieux Continent s’est empressé de combler non par ses propres capacités industrielles — lesquelles ont été méthodiquement sabordées depuis des décennies au nom de la transition énergétique et des règles concurrentielles de l’Union — mais par des cargaisons venues du golfe du Mexique. Résultat : les États-Unis représentent aujourd’hui environ un tiers des importations européennes de gazole sur l’année, et la moitié en août. La guerre au Moyen-Orient paralyse les flux du Golfe persique, les frappes ukrainiennes sur les raffineries russes ont conduit Moscou à suspendre ses exportations. L’Europe, grande puissance autoproclamée, se retrouve à mendier son carburant aux quatre coins du monde, sans alternative crédible.

La prime du marché, révélateur d’une vulnérabilité structurelle

Les marchés, eux, ne mentent pas. Dès le 23 septembre, la prime du diesel européen sur le Brent a dépassé 95 dollars le baril — un niveau inédit dans les données Bloomberg depuis 2011. Le diesel atteint déjà 2,23 € le litre en moyenne dans l’Union européenne, et dépassait 2,40 € en France au 19 septembre. Le cabinet Bersingéco, fondé par l’économiste Sylvain Bersinger, a avancé le chiffre de 3,90 € le litre en cas d’embargo total américain, estimation relayée par l’AFP le 24 septembre. Ce scénario repose sur un arrêt complet des livraisons, sans que le détail des hypothèses ait été rendu public, et doit donc être manié avec discernement. Mais même si Morgan Stanley estime qu’un tel embargo se retournerait contre Washington en trois semaines — les stockages autour du golfe du Mexique saturant rapidement, contraignant les raffineries américaines elles-mêmes à ralentir —, la simple menace suffit à révéler l’état de faiblesse structurelle dans lequel l’Europe a été conduite.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit : une faiblesse construite, organisée, voulue. La France disposait jadis d’un tissu de raffineries, d’une politique énergétique nationale, d’une industrie pétrolière intégrée. Tout cela a été progressivement démantelé, externalisé, soumis aux logiques du marché unique et aux directives d’une Commission européenne qui confond ouverture des marchés et intérêt général. De Gaulle avait compris que l’indépendance nationale ne se négocie pas ; elle se construit, pierre par pierre, dans chaque choix industriel, chaque décision d’approvisionnement, chaque refus de se lier les mains à des puissances étrangères.

La Maison-Blanche a certes démenti tout projet d’embargo formel, et le secrétaire à l’Énergie Chris Wright a écarté une interdiction totale. Mais la leçon politique demeure entière : une nation qui ne contrôle pas ses approvisionnements énergétiques ne contrôle pas son destin. Pendant que les conducteurs de véhicules électriques et de modèles au superéthanol — à 0,89 € le litre au 19 septembre — regardent ce bras de fer de loin, des millions de Français, artisans, agriculteurs, routiers, familles des zones rurales privées de transports en commun, restent otages d’une dépendance que personne à Bruxelles ni à Paris n’a eu le courage de rompre. C’est cela, le vrai scandale : non pas les mots de Trump, mais l’impuissance souveraine qu’ils mettent à nu.