Il est des moments où la politique énergétique d’une nation révèle, avec une clarté brutale, la fragilité de sa souveraineté. Mercredi 7 octobre, le Premier ministre Sébastien Lecornu a annoncé la mise à disposition de 10 millions de barils de gazole auprès des distributeurs français — soit près de 20 % des stocks stratégiques nationaux —, espérant ainsi provoquer une baisse de « 12 à 18 centimes » du prix du litre à la pompe. L’intention est lisible, l’effet d’annonce soigné, mais le pari demeure risqué, et les questions qu’il soulève méritent d’être posées sans détour.
Car enfin, pourquoi la France en est-elle réduite à puiser dans ses réserves stratégiques pour apaiser la colère de ses automobilistes ? Ces stocks, constitués précisément pour faire face aux crises graves, aux ruptures d’approvisionnement, aux conflits majeurs, ne sont pas un instrument de politique tarifaire ordinaire. Les dilapider pour amortir un choc conjoncturel, c’est hypothéquer la capacité de résistance nationale face à de véritables tempêtes à venir. Emmanuel Macron avait lui-même tracé la direction quelques jours plus tôt, affirmant vouloir « faire baisser les prix » — formule commode qui masque l’aveu d’une impuissance structurelle face aux marchés mondiaux de l’énergie.
Mais il y a plus grave encore. Cette décision n’est pas née dans la sérénité d’un conseil des ministres souverain pesant froidement l’intérêt national. Elle a germé sous la double pression des automobilistes excédés et, surtout, de Donald Trump, qui menaçait en début de semaine la France et l’Allemagne d’un embargo sur le diesel américain. Voilà le tableau dans toute sa vérité : un Premier ministre français contraint d’agir en urgence sous l’injonction d’un président étranger brandissant la menace d’un blocus commercial. Où est passée la tradition gaulliste d’indépendance énergétique ? Où est l’État stratège qui planifie, anticipe et protège ?
La France dispose pourtant d’une histoire et d’un génie propres en matière de politique énergétique. C’est elle qui, dans les années 1970, face au premier choc pétrolier, a choisi la voie souveraine du nucléaire civil, refusant de demeurer l’otage des monarchies du Golfe et des fluctuations du marché mondial. Ce choix de civilisation, audacieux et contesté à l’époque, a pendant des décennies garanti à nos compatriotes une électricité parmi les moins chères d’Europe et une indépendance énergétique enviable. Que reste-t-il de cet héritage lorsque l’on voit un gouvernement puiser fébrilement dans ses réserves de gazole au lieu de défendre une politique industrielle de long terme ?
Les automobilistes français, eux, vivent une réalité concrète et douloureuse. Frappés par des prix à la pompe maintenus à des niveaux très élevés, ils subissent de plein fouet les conséquences d’une politique énergétique qui a sacrifié la cohérence nationale sur l’autel de la transition idéologique et des injonctions bruxelloises. L’Europe, prompte à interdire le moteur thermique à horizon 2035 et à taxer le carbone, se révèle bien incapable de protéger le pouvoir d’achat réel des citoyens qu’elle prétend gouverner. C’est là une contradiction que ni Lecornu ni Macron ne semblent disposés à nommer franchement.
Le geste du Premier ministre, aussi spectaculaire soit-il dans sa communication, ne résoudra rien en profondeur. Dix millions de barils libérés sur un marché mondial de plusieurs milliards de barils annuels, c’est une goutte dans un océan de spéculation et de dépendance. « Nous pouvons ainsi amortir une partie du choc », a prudemment concédé Lecornu lui-même, reconnaissant implicitement les limites de la manœuvre. Amortir, non résoudre. Temporiser, non trancher. Telle est la philosophie d’un gouvernement qui gère des urgences plutôt que de construire une puissance.
La vraie question que cette affaire pose à la France est celle de sa doctrine énergétique pour les décennies à venir. Acceptera-t-elle de rester tributaire des caprices du marché mondial, des menaces américaines et des ukases européens ? Ou retrouvera-t-elle le courage de définir une politique nationale de l’énergie, fondée sur ses propres ressources, ses propres choix industriels et la défense résolue du niveau de vie de ses citoyens ? L’histoire de France est riche d’exemples où la volonté politique a su s’affranchir des contraintes extérieures pour bâtir une souveraineté durable. Il serait temps de s’en souvenir avant que les stocks stratégiques, comme tant d’autres héritages nationaux, ne se trouvent définitivement épuisés.

