Une ville allemande vient de voter l’interdiction des Stolpersteine — ces pavés de laiton incrustés dans les trottoirs en mémoire des victimes du nazisme. Le symbole est lourd, et la leçon dépasse largement les frontières du Land de Saxe.
Tout commence en 1992, lorsqu’un artiste allemand nommé Gunter Demnig pose illégalement, devant l’hôtel de ville de Cologne, un premier pavé gravé au nom d’une victime du régime hitlérien. Le geste est discret, presque clandestin, mais il porte en lui une ambition immense : restituer aux persécutés leur nom, leur adresse, leur existence singulière, là même où ils vécurent avant d’être arrachés à leur quotidien. Trente ans plus tard, plus de 130 000 Stolpersteine ont été posés dans trente et un pays d’Europe, formant le plus grand mémorial décentralisé du continent. Ces pierres sur lesquelles on bute — c’est la traduction littérale — obligent le passant à baisser les yeux, à ralentir, à se souvenir.
La ville d’Heidenau, quelque dix-sept mille âmes nichées en Saxe près de Dresde, accueillait déjà cinq de ces pavés. L’un d’eux honore la mémoire de Paul Gröger, ancien maire qui refusa en 1933 de hisser le drapeau nazi sur l’hôtel de ville, fut immédiatement interné en camp de concentration, libéré après de nombreux sévices, et se suicida la même année. Une histoire qui dit tout de ce que fut ce régime, et tout de ce que signifie l’oubli volontaire.
Le 24 septembre dernier, le conseil municipal d’Heidenau a approuvé une motion conjointe de l’Alternative für Deutschland (AfD) et de l’Union chrétienne-démocrate (CDU) interdisant l’installation de douze nouveaux Stolpersteine, demandés par l’association Akubiz en mémoire de sept familles juives. L’argument avancé par les deux partis tient en quelques mots : les noms des victimes étant gravés dans le sol, il serait possible de marcher dessus — ce qui ne constituerait pas une forme de commémoration « appropriée ». En guise d’alternative, ils proposent un espace mémoriel discret dans le cimetière nord de la ville, à l’abri des regards et du passage quotidien.
La maire indépendante Conny Oertel a défendu la décision le lendemain, affirmant que le débat portait non pas sur la nécessité de commémorer, mais sur la forme que cette commémoration devrait revêtir. Argument commode, qui permet de paraître respectueux de la mémoire tout en l’extirpant méthodiquement de l’espace public.
Cette décision ne survient pas dans un vide historique. En août 2015, Heidenau avait déjà fait la une de la presse allemande pour des raisons peu glorieuses : des militants d’extrême droite et des néonazis avaient bloqué le centre-ville et affronté les forces de l’ordre pour empêcher l’ouverture d’un centre d’accueil de réfugiés. La ville porte donc une mémoire récente de la violence xénophobe, et c’est dans ce contexte que s’inscrit l’effacement symbolique des Stolpersteine.
Les réactions n’ont pas tardé. Charlotte Knobloch, présidente de la Communauté juive de Munich et de Haute-Bavière, survivante de la Shoah, a exprimé sa consternation. Bien qu’elle ait par le passé plaidé contre les Stolpersteine au profit de stèles murales — Munich n’en possède d’ailleurs aucun —, elle a jugé qu’une commémoration décentralisée, non bannie de l’espace public, demeurait essentielle à une véritable culture du souvenir. Ce qui la révolte davantage encore, c’est la participation de la CDU à cette manœuvre : « Je suis consternée qu’un parti démocratique puisse cautionner une manœuvre aussi flagrante de la part des extrémistes de l’AfD », a-t-elle déclaré.
La décision relance en effet le débat sur le Brandmauer, ce « mur coupe-feu » informel par lequel les grands partis allemands s’engageaient à refuser toute coopération officielle avec l’AfD. La CDU saxonne vient de le franchir sans hésiter, au nom d’un argument esthétique sur la dignité mémorielle. Felix Banaszak, chef des Verts allemands, a qualifié cette alliance de « scandaleuse » et rappelé que l’argument du piétinement des pavés était « absurde » : « Le véritable scandale, a-t-il dit, est que la mémoire des victimes du national-socialisme est bafouée. »
Gunter Demnig lui-même, créateur des Stolpersteine, a réagi avec une ironie cinglante. Déclarant ne pas être surpris par la décision au regard des récents succès électoraux de l’AfD, il s’est en revanche dit choqué par l’attitude de la CDU : « Cette décision ne correspond pas au « C » du nom de la CDU. Ceux qui ont voté cette résolution ne devraient plus jamais être autorisés à entrer dans la basilique Saint-Pierre. Après tout, il faut bien marcher sur les tombes. »
L’association Akubiz, qui avait déposé la demande de pose des douze nouveaux pavés, n’entend pas en rester là. Dans un communiqué, elle dénonce sans ambiguïté l’intention réelle de la motion : « Il s’agit d’évincer de l’espace public la mémoire des victimes du national-socialisme. » Elle étudie désormais les voies d’un recours en justice et organise pour le 8 novembre une visite guidée dans Heidenau sur les lieux liés à la Nuit de Cristal, ce pogrom antisémite perpétré dans la nuit du 9 au 10 novembre 1938. Une façon de rappeler, dans les rues mêmes où l’on veut effacer les traces, que l’histoire ne se laisse pas si facilement ensevelir.
Ce qui se joue à Heidenau dépasse la querelle municipale. L’AfD, formation antimigrants et prorusse, revendique depuis longtemps la fin de ce qu’elle appelle le « complexe de culpabilité » lié aux crimes du IIIe Reich, et prône un « revirement patriotique » fondé sur une vision sélective et édulcorée du passé national. Que la CDU lui emboîte le pas, fût-ce pour des motifs présentés comme purement esthétiques, révèle l’état de délabrement moral d’une démocratie qui peine à défendre, contre ses propres démons, la mémoire de ce qu’elle fut capable de commettre.

