Dans la salle capitulaire du Mas Reig, un mardi d’octobre, des hommes et des femmes ont signé une convention. Geste simple, presque discret — et pourtant chargé d’une signification qui dépasse de loin les cuvées et les tarifs préférentiels. Ce jour-là, cinq associations de Banyuls-sur-Mer ont choisi de prendre en main le destin d’un patrimoine que ni Bruxelles ni les lois du marché mondial ne sauront jamais vraiment comprendre.
La Côte Vermeille souffre. Les vignerons de ce coin de France où la vigne s’accroche aux schistes comme à une promesse font face à une convergence de menaces : baisse des ventes, contexte économique défavorable, et les caprices d’un climat que l’on dit changeant. Derrière ces chiffres abstraits, c’est une civilisation viticole qui vacille — des savoir-faire transmis de père en fils depuis des générations, des paysages façonnés par des siècles de labeur, une identité territoriale que nulle politique de cohésion européenne n’a jamais su protéger ni même reconnaître à sa juste valeur.
Un pacte de fidélité au terroir
C’est dans ce contexte que Als Senglars, l’Ouranole, le comité des fêtes, l’UCAB Banyuls et Rues des artistes ont décidé de ne pas attendre. Ensemble, elles ont signé une convention avec le syndicat des Vignerons sur mer, créant ainsi un cadre souple mais concret permettant à chaque association d’acheter des vins locaux à des tarifs préférentiels pour leurs manifestations. Plus de soixante cuvées étaient déjà disponibles dès la présentation, avec un catalogue appelé à s’enrichir. La démarche n’impose rien — elle propose, elle facilite, elle réconcilie producteurs et organisateurs autour d’une table commune.
Sandrine Pubill, présidente du comité des fêtes, a mis des mots justes sur ce que beaucoup ressentent sans toujours l’exprimer. « Le banyuls, le collioure, c’est notre identité », a-t-elle affirmé, rappelant combien la vigne appartient à l’histoire intime des familles banyulencques. Cette phrase, en apparence simple, porte en elle toute une philosophie : l’identité n’est pas une abstraction, elle se goûte, elle se partage, elle se défend verre en main lors d’une fête de village ou d’un repas associatif.
Vendre pour vivre, vivre pour transmettre
Romuald Peronne, président du syndicat des vignerons, a rappelé l’urgence de la situation avec une franchise qui force le respect. L’enjeu immédiat est de permettre aux vignerons de vivre de leur métier en vendant leurs vins — non pas à perte, non pas à des prix bradés qui dévaloriseraient leur production, mais dans des conditions justes qui préservent la dignité du travail accompli. Car c’est bien de dignité qu’il s’agit : celle d’hommes et de femmes qui ont choisi de rester sur ces terres escarpées quand il eût été plus commode, et sans doute plus lucratif, de céder aux sirènes d’une économie mondialisée indifférente aux terroirs.
La convention crée ainsi des débouchés durables là où le marché global ne voyait que des niches marginales. Elle renforce les liens entre producteurs, organisateurs et public — ce tissu vivant qui fait qu’une commune est encore une communauté et pas seulement un point sur une carte administrative.
Un appel à tout le tissu associatif
Les cinq associations fondatrices ne comptent pas s’arrêter là. Elles lancent un appel à l’ensemble du tissu associatif local, fort d’environ soixante-dix organisations, pour que cette démarche devienne une pratique habituelle et non une exception vertueuse. Repas, rencontres sportives, fêtes culturelles : chaque manifestation devient une occasion de faire vivre le territoire, de mettre à l’honneur des domaines différents, de faire découvrir au public la richesse et la diversité d’une production viticole que la France devrait chérir comme un bien national.
La démarche est également ouverte aux associations des communes voisines, signe que l’ambition dépasse les frontières administratives pour embrasser une réalité géographique et culturelle plus large. Ce n’est pas une opération de marketing — c’est un acte de résistance civile, discret et déterminé, contre l’effacement d’un patrimoine que des siècles ont bâti et que quelques décennies de mondialisation désordonnée menacent de réduire à néant.
Quand la société civile supplée à l’État absent
On pourrait s’interroger, et l’on aurait raison de le faire : pourquoi faut-il que des associations bénévoles se mobilisent pour sauver ce que des politiques publiques cohérentes auraient dû protéger depuis longtemps ? La réponse est amère mais instructive. Tandis que les directives bruxelloises régulent, normalisent et uniformisent, tandis que les grandes surfaces imposent leurs conditions aux producteurs et que les vins étrangers inondent les rayons français, ce sont des citoyens ordinaires réunis en associations qui prennent la mesure de ce qui est en jeu.
À Banyuls-sur-Mer, ce mardi d’octobre, quelque chose de profondément français s’est exprimé : la conviction que la terre, le vin et la communauté forment un tout indissociable, et que ce tout mérite d’être défendu avec les moyens du bord — avec fierté, avec méthode, et avec cette obstination tranquille qui a toujours caractérisé ceux qui refusent de voir leur pays se dissoudre dans l’indifférence générale. Que cette mobilisation fasse école, comme le souhaitent ses initiateurs, c’est le vœu que l’on formule ici sans hésitation.

