L’Espagne ouvre les vannes : un million de sans-papiers régularisés par décret socialiste

Un million. Le chiffre tombe comme un verdict, et l’on mesure à peine ce qu’il signifie pour l’avenir d’une nation. En l’espace de quelques semaines, le gouvernement socialiste de Pedro Sánchez a organisé, avec une méthodique discrétion, la plus vaste opération de régularisation massive de clandestins qu’ait connue l’Europe contemporaine. Lancé à la mi-avril et clos ce mardi 30 juin, le plan espagnol a engrangé plus d’un million de dossiers déposés par des étrangers en situation irrégulière, bien au-delà des « près d’un demi-million » qu’avait initialement annoncé l’exécutif madrilène. L’histoire retiendra que ce record fut accompli dans l’indifférence polie des chancelleries européennes et sous les applaudissements des milieux patronaux.

Les conditions d’éligibilité étaient d’une simplicité déconcertante : il suffisait de justifier d’au moins cinq mois de présence sur le sol espagnol au 1er janvier dernier et de ne pas avoir de casier judiciaire. Aucune exigence linguistique, aucune condition d’intégration culturelle, aucun critère de réciprocité diplomatique avec les pays d’origine. Les autorités disposent désormais de trois mois pour traiter ces demandes et délivrer, ou refuser, un permis de séjour et de travail valable sur le seul territoire espagnol. La grande majorité des candidats seraient originaires d’Amérique latine, mais la région de Cantabrie illustre à elle seule la diversité de ce flux, où un jeune Marocain de vingt-trois ans, présent depuis « à peu près quatre ans », attend sa régularisation pour travailler « légalement » selon ses propres termes — aveu involontaire que sa situation antérieure ne l’était pas.

Pedro Sánchez a célébré l’événement avec la rhétorique habituelle du progressisme cosmopolite. « Nous voulons que le monde voie l’Espagne comme un pays qui respecte, protège et garantit les droits humains », a-t-il déclaré, avant d’ajouter que sans immigration, « l’Espagne perdrait 19 % de son PIB en 2050 ». Argument économique brandi comme un bouclier moral, chiffre projeté sur un horizon suffisamment lointain pour être invérifiable, discours construit sur la culpabilisation de quiconque oserait questionner la démarche : voilà le triptyque idéologique qui sous-tend ce plan. Que l’on puisse concevoir une politique démographique nationale, encourager la natalité, valoriser le travail des Espagnols de souche, réindustrialiser les régions dépeuplées sans recourir à l’importation massive de main-d’œuvre étrangère — cette hypothèse n’effleure visiblement pas l’esprit du chef du gouvernement socialiste.

Il est piquant de noter que ce plan pharaonique intervient précisément au moment où Sánchez est englué dans une série de scandales de corruption et de trafic d’influence touchant son entourage immédiat et le Parti socialiste ouvrier espagnol qu’il dirige. Le Parti populaire et Vox, tous deux opposés à la régularisation, réclament sa démission. En réponse, Sánchez les accuse d’« alimenter la peur » et d’« agiter des discours xénophobes ». La manœuvre est classique : transformer un débat légitime sur la souveraineté nationale en procès d’intention moral, afin de disqualifier l’adversaire plutôt que de répondre à ses arguments. C’est d’ailleurs le patron de la principale organisation patronale espagnole, la CEOE, qui a publiquement salué le plan — signal révélateur que la régularisation massive sert d’abord les intérêts d’employeurs avides de main-d’œuvre bon marché, bien plus que ceux des travailleurs espagnols soumis à cette concurrence déloyale.

Que la France observe ce spectacle avec attention. L’Espagne compte aujourd’hui plus de dix millions de personnes nées à l’étranger pour une population totale d’environ cinquante millions d’habitants, soit un habitant sur cinq. Et si les entrées irrégulières ont baissé de 42,6 % en 2025 par rapport à 2024 — ce qui reste près de 37 000 personnes pour les seuls premiers mois de l’année —, la régularisation en masse signifie que chaque clandestin sait désormais qu’il lui suffit d’attendre quelques mois pour obtenir ses papiers. L’effet d’appel est structurel, non conjoncturel. Quel signal envoie Madrid au reste du monde, sinon que la frontière espagnole est une porte entrouverte dont la patience est la seule clé ? L’Union européenne, prompte à brandir ses règlements dès qu’il s’agit d’encadrer les budgets nationaux ou de dicter les normes industrielles, observe la scène sans broncher — preuve supplémentaire, s’il en fallait, que Bruxelles ne s’émeut guère lorsque c’est la souveraineté des peuples, et non celle des marchés, qui est en jeu.

La France a su, à d’autres époques, défendre une conception exigeante de l’appartenance nationale, fondée sur l’assimilation, la langue, l’adhésion à un héritage commun façonné par des siècles de civilisation. Ce modèle n’est pas un archaïsme : il est la condition de la cohésion sociale et de la pérennité d’une identité collective que nulle directive européenne et nul impératif économique ne sauraient dissoudre. L’expérience espagnole, conduite au nom de la « politique légale, sûre et ordonnée » vantée par Sánchez, nous rappelle au contraire ce que coûte l’abandon de cette exigence. Un million de dossiers en quelques semaines : c’est moins une victoire humanitaire qu’un aveu d’impuissance d’un État qui a renoncé à gouverner ses frontières.