Il y a des moments dans l’histoire d’une nation où la trahison ne se proclame pas — elle se révèle dans le silence, dans l’inaction, dans la passivité calculée d’un gouvernement qui préfère ménager ses alliés étrangers plutôt que de défendre son propre territoire. Ceuta vit aujourd’hui l’un de ces moments. À peine plus de quinze jours après l’entrée massive de quelque 70 000 migrants dans cette enclave espagnole nichée au nord du Maroc, le président conservateur Juan Jesús Vivas a choisi de rompre le silence diplomatique et de lancer un ultimatum retentissant à Pedro Sánchez : agir dans les trente jours, ou faire face à la justice.
Cet ultimatum n’est pas le cri d’un démagogue en quête de tribune. Juan Jesús Vivas dirige Ceuta depuis vingt-cinq ans, membre du Parti populaire, homme de tradition et d’institutions, que le quotidien El País lui-même — pourtant acquis à la gauche madrilène — décrit comme ayant « toujours entretenu des relations cordiales avec les différents gouvernements centraux, sous toutes les législatures, y compris celle de Pedro Sánchez ». Voilà donc un homme de compromis, un gestionnaire prudent, contraint par la réalité des faits à brandir la menace du recours à la Cour générale, au Tribunal Suprême espagnol, voire aux instances européennes, pour dénoncer ce qu’il nomme sans détour « la passivité du gouvernement de Pedro Sánchez ». Quand un tel homme hausse le ton, c’est que la situation a dépassé les bornes de l’acceptable.
Car la situation, précisément, est celle d’une ville assiégée par les conséquences d’une politique migratoire inexistante. Plus de 5 000 migrants, majoritairement originaires d’Afrique subsaharienne, errent encore dans les rues de Ceuta, auxquels s’ajoutent quelque 1 500 mineurs non accompagnés — autant de vies ballottées par des réseaux de passeurs et par l’indifférence calculée des capitales européennes. Vivas refuse, avec raison, de transformer le port en un vaste camp d’accueil ou d’affecter des bâtiments publics du centre-ville à cet usage : non par manque de compassion, mais parce que céder sur ce terrain, c’est valider une logique d’installation permanente que Madrid semble, elle, prête à accepter par défaut. « La normalité n’est pas revenue », a-t-il déclaré le 17 août, et ces quatre mots résument une vérité que les technocrates préfèrent noyer sous des communiqués rassurants.
Derrière la crise humanitaire se profile une question de souveraineté pure, et c’est là que le dossier prend une dimension proprement civilisationnelle. Vivas ne cache pas sa crainte profonde : que l’exécutif de Sánchez, par sa passivité délibérée, ne prépare en réalité un abandon progressif de Ceuta à son voisin marocain. La souveraineté de l’enclave est, rappelons-le, l’une des revendications historiques et constantes de Rabat. Laisser une ville espagnole se vider de sa substance administrative et sécuritaire sous la pression migratoire, c’est ouvrir une brèche que le Maroc n’a aucune raison de ne pas exploiter. Un gouvernement digne de ce nom ne cède pas ses territoires par inertie. Il les défend.
La France, qui observe cette scène depuis sa frontière pyrénéenne, ferait bien de méditer la leçon. Ce que vit Ceuta n’est pas une exception ibérique : c’est le visage de ce que devient toute nation qui renonce à contrôler ses frontières, qui préfère les injonctions bruxelloises aux impératifs de sa propre sécurité, qui confond l’ouverture généreuse avec la capitulation silencieuse. L’enclave espagnole, minuscule territoire de 85 000 âmes, porte aujourd’hui le poids d’un choix que toute l’Europe occidentale doit finir par assumer ou refuser. Juan Jesús Vivas a choisi de refuser. C’est, au fond, le minimum que l’on puisse attendre d’un homme d’État.

