L’Adidas Arena, porte de la Chapelle, dans ce nord de Paris que les décennies de désindustrialisation et d’immigration massive ont profondément reconfiguré — voilà le décor choisi par Édouard Philippe pour lancer, ce week-end, ce qui ressemble désormais à une campagne présidentielle en bonne et due forme. Cinq mille partisans, un tricolore omniprésent, un slogan — « Croire en nous » — et une promesse lancée à la cantonade : « Nous allons prendre le pouvoir ! » Le maire du Havre a haussé le ton. Il était temps, diront ses partisans. Mais la question demeure entière : de quel pouvoir parle-t-il, et au nom de quelle vision de la France ?
Il faut reconnaître à Philippe une certaine maîtrise de la mise en scène sobre. Pas d’épouse exhibée, pas d’enfants instrumentalisés, pas de couverture de Paris Match en perspective — « pas le genre de la maison », a-t-il précisé, avec ce flegme normand qui constitue, à la fois, son charme et sa limite. Il a bien évoqué ses racines, sa famille, sa maladie — un vitiligo, une alopécie —, mais avec la retenue d’un homme qui sait que la France, la vraie, celle des provinces et des traditions, se méfie des confessions télévisées. En cela, il tranche avec les parades sentimentales de ses concurrents. C’est peu, mais ce n’est pas rien.
Sur le fond politique, le discours d’une heure et quart a livré quelques axes structurants. Philippe veut une « refonte massive de l’école », qu’il compare, avec une ambition non dissimulée, à celle de Jules Ferry — référence républicaine et nationale qui mérite d’être prise au sérieux. Il promet un soutien scolaire universel articulant intelligence artificielle personnalisée et brigades d’enseignants bénévoles ou retraités. L’intention est louable ; reste à savoir si elle survivra aux corporatismes syndicaux qui ont, depuis des décennies, sabordé chaque tentative sérieuse de redressement de l’instruction nationale.
Il a également promis de « remettre de l’ordre dans les affaires de la France » — formule qui sonne juste, et qui engage. Application systématique des courtes peines, expulsion des étrangers délinquants, suppression de leurs aides sociales : voilà des mesures concrètes, attendues depuis longtemps par une France qui souffre de voir son droit bafoué et ses frontières dissolues. Que ces engagements survivent à l’épreuve du pouvoir, c’est une autre affaire — l’histoire récente de la droite de gouvernement n’incite guère à l’optimisme.
Car c’est bien là le nœud du problème. Philippe appartient à cette galaxie centriste issue du macronisme, ce bloc qui a géré la France depuis 2017 avec les résultats que l’on connaît : dette abyssale, déclassement industriel, autorité de l’État érodée, identité nationale reléguée au rang de sujet tabou. Plus d’un millier d’élus étaient présents dans la salle, nous dit-on — dont des figures de Renaissance, du MoDem, du Parti radical, et même quelques LR. Cette coalition hétéroclite dit tout de l’ambiguïté fondamentale du projet philippiste : est-ce une rupture ou une continuité maquillée ?
Il a bien ciblé le Rassemblement national, le raillant d’une formule bien tournée — « social dans le Nord, libéral dans le Sud, porte-voix revendiqué des classes populaires dans les campagnes, mais gourmand des petits fours à Monte-Carlo ». L’image est plaisante. Mais elle dit aussi l’inconfort d’un candidat qui sait que la France populaire, celle qui vote RN, lui échappe, et qu’aucune saillie rhétorique ne comblera ce fossé si les propositions ne suivent pas.
Sur les retraites, Philippe a au moins le mérite de la franchise : il assume de dire aux retraités qu’ils devront « contribuer davantage », aux cadres et aux fonctionnaires qu’il faudra travailler plus longtemps, à l’État qu’il devra se serrer la ceinture. « Des efforts justes, partagés et étalés dans le temps » — la formule est honnête, même si elle rappelle fâcheusement les promesses non tenues de la réforme de 2023, dont Philippe fut l’un des architectes lorsqu’il siégeait à Matignon.
Quant au plaidoyer féministe qu’il a livré avec la « foi du converti » — ses propres mots —, il illustre mieux qu’un long discours les contradictions d’un homme de droite modérée qui a intégré, parfois jusqu’à l’excès, les catéchismes progressistes de son époque. La France n’a pas besoin de convertis au féminisme institutionnel ; elle a besoin de dirigeants capables de défendre la famille, la natalité, la transmission — les véritables fondements d’une civilisation durable.
Dans neuf mois, la France choisira. Philippe est en avance dans les sondages sur Gabriel Attal et Bruno Retailleau, ces deux figures d’un centre-droit qui peine à définir son identité. La décision judiciaire imminente sur l’éligibilité de Marine Le Pen pèsera lourd sur la configuration du scrutin. Dans ce paysage incertain, le maire du Havre incarne une forme de sérieux gestionnaire que les Français, épuisés par les années d’amateurisme et de dissolution, pourraient bien récompenser. Mais le sérieux ne suffit pas. La France attend un chef qui ose nommer ce qu’elle est, défendre ce qu’elle a construit au fil des siècles, et refuser les injonctions d’une Europe technocratique et d’un mondialisme qui l’effacent. Ce soir-là, à la porte de la Chapelle, on a entendu un candidat compétent. On attend encore un homme d’État.

