Sommet de l’OTAN à Ankara : l’Europe en posture de supplique face à Washington

Le tableau est éloquent dans ce qu’il révèle sur l’état réel des rapports de force au sein de l’Alliance atlantique. À Ankara, où s’est ouvert le 36e sommet de l’OTAN, les délégations européennes n’ont pas réuni leurs chefs d’État pour affirmer une vision stratégique commune, ni pour défendre avec hauteur les intérêts du Vieux Continent. Elles se sont rassemblées, en réalité, pour tenter d’apaiser la colère de Donald Trump — et cette différence de posture dit tout sur la dépendance structurelle dans laquelle des décennies d’atlantisme béat ont enfermé les nations européennes. La thèse que l’on peut défendre ici est simple : le spectacle d’Ankara illustre l’échec historique d’une Europe qui, ayant renoncé à sa propre puissance militaire, se retrouve aujourd’hui condamnée à acheter la bienveillance américaine à coups de milliards.

Le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, a ouvert les travaux en annonçant, devant un parterre d’industriels et de responsables de l’Alliance, une série de contrats d’armement dont la valeur totale dépasse les 50 milliards de dollars. Parmi les signatures notables : une commande de dix appareils de reconnaissance Global Eye auprès du groupe suédois Saab, destinée à remplacer la flotte vieillissante des Awacs fabriqués par Boeing, ainsi qu’un contrat accordé à Airbus pour la livraison d’un dixième ravitailleur A330 MRTT à la flotte commune de l’Alliance. Ces annonces, présentées comme la preuve du « sérieux » européen en matière de défense, sont avant tout un geste diplomatique calculé : il s’agit de montrer à Washington que l’argent circule, que les commandes affluent, et que les Européens méritent, en quelque sorte, la protection du grand allié américain. Peut-on imaginer posture plus révélatrice d’une souveraineté confisquée ?

Car l’enjeu immédiat du sommet n’est pas stratégique — il est émotionnel. Trump, attendu dans la capitale turque en début d’après-midi, n’a pas dissimulé son irritation contre ses alliés européens, qu’il accuse d’avoir refusé de le soutenir dans la guerre menée conjointement avec Israël contre l’Iran. La gestion du tempérament présidentiel américain « consume beaucoup d’énergie » au sein de l’OTAN, reconnaît sans détour un diplomate basé à Bruxelles. Mark Rutte, dont l’habileté rhétorique à flatter Washington est devenue une sorte de spécialité depuis sa prise de fonction en 2024, a rappelé que les alliés européens et le Canada ont augmenté leurs dépenses de défense de près de 20 % en 2025 par rapport à l’année précédente, représentant au total 258 milliards de dollars d’investissements supplémentaires sur deux ans. L’an dernier, Trump avait arraché l’engagement que chaque membre consacre au moins 5 % de son PIB à la sécurité nationale — un seuil que la majorité des pays européens sont encore très loin d’atteindre.

Une Europe sous tutelle, une France qui devrait tirer les leçons

Ce qui se joue à Ankara dépasse la querelle budgétaire entre alliés. C’est la question de savoir si l’Europe — et la France en particulier — est capable de penser sa défense en dehors du cadre atlantiste, ou si elle restera indéfiniment assignée au rôle de contributrice financière d’une alliance dont elle ne fixe ni les priorités ni les règles d’engagement. La France gaulliste avait su, en 1966, rompre avec le commandement intégré de l’OTAN précisément pour préserver cette liberté d’action. Ce choix historique, que l’on peut aujourd’hui mesurer à l’aune de l’humiliation diplomatique que vivent les capitales européennes, méritait d’être maintenu plutôt que progressivement abandonné sous la pression des conformismes atlantistes des années 2000 et 2010.

Le sommet d’Ankara réserve également une place de choix à l’Ukraine et à son président Volodymyr Zelensky, attendu pour des entretiens avec Rutte et le président turc Recep Tayyip Erdogan. Les alliés européens, avec le Canada mais sans les États-Unis, s’apprêtent à s’engager sur une aide militaire à Kiev de 40 milliards d’euros en 2026, à laquelle s’ajouterait au moins autant en 2027 — complétant les 30 milliards d’euros de prêts déjà promis par l’Union européenne. L’industrie de défense ukrainienne, forgée dans le feu du conflit et particulièrement avancée en matière de drones, est présentée comme un modèle dont les Européens entendent s’inspirer. L’ironie n’échappe pas : c’est une nation en guerre, exsangue, qui enseigne désormais aux vieilles puissances continentales comment fabriquer des armes efficaces. Les Européens espèrent par ailleurs capitaliser sur l’élan du sommet du G7 d’Évian, tenu en France à la mi-juin, pour maintenir une dynamique favorable à Kyiv. Et ils comptent, en dernier recours, sur la relation personnelle qu’entretient Erdogan avec Trump pour contenir un éventuel accès de colère présidentiel — ce qui revient à confier le destin diplomatique de l’Europe à la bonne humeur d’un homme seul.

La leçon d’Ankara est amère, mais elle est claire. Une Europe qui ne produit pas elle-même sa sécurité, qui sous-traite sa défense à Washington depuis 1949, qui s’est laissé dicter ses objectifs budgétaires par un président américain imprévisible, est une Europe qui a renoncé à sa grandeur. La France, héritière d’une tradition d’indépendance nationale que le monde entier lui envie, ne peut se satisfaire d’un rôle de figurante dans une alliance où elle n’a plus voix au chapitre. C’est précisément ce que le spectacle d’Ankara devrait rappeler à ceux qui, à Paris, continuent de croire que la souveraineté se délègue sans se perdre.