Le feu couve depuis des semaines dans le Golfe, et voilà qu’il embrase à nouveau la nuit du 8 juillet. L’armée américaine a lancé une nouvelle série de bombardements contre l’Iran, ciblant les villes portuaires de Bandar Abbas, Konarak et Chabahar — trois noms qui résonnent désormais comme autant de points de rupture dans une crise qui dépasse, et de loin, les seuls intérêts américano-iraniens. Donald Trump, depuis le sommet de l’OTAN réuni à Ankara, a prévenu Téhéran sans ambages : si les attaques contre les navires commerciaux transitant par le détroit d’Ormuz se poursuivent, ce sera « bien pire ».
Sur sa plateforme Truth Social, le président américain a formulé sa menace avec la brutalité directe qui le caractérise : « Ceci est une réponse aux bombardements de navires menés hier par l’Iran. Si ça se reproduit, ce sera bien pire ! » Il avait annoncé dans la journée que l’armée américaine allait « frapper fort cette nuit » — promesse tenue, dans la logique d’une escalade dont personne, à Washington pas plus qu’à Téhéran, ne semble véritablement maîtriser le terme.
L’armée américaine a justifié ses frappes sur le réseau social X en invoquant la nécessité d’« affaiblir davantage la capacité » iranienne à « entraver la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz ». Washington tient l’Iran « pour responsable » des récentes attaques contre des navires commerciaux. En réponse à des tirs imputés à Téhéran contre trois navires marchands, les États-Unis avaient déjà frappé, dans la nuit de mardi à mercredi, plus de quatre-vingts cibles sur le territoire iranien. Huit militaires iraniens ont été tués à Bandar Abbas et à Bouchehr, au large de l’île de Kharg, principal terminal pétrolier du pays. Téhéran a répliqué en affirmant avoir visé quatre-vingt-cinq installations sur des bases militaires américaines au Koweït et à Bahreïn. Et Mohsen Rezaei, conseiller militaire du guide suprême iranien, a promis sur X que « l’ennemi agresseur et ses complices seront sévèrement punis ».
Que défend-on exactement dans ces eaux stratégiques ? Le détroit d’Ormuz, par lequel transitent en temps normal quelque vingt pour cent du brut et du gaz naturel liquéfié mondiaux, est devenu le théâtre d’un bras de fer dont les conséquences économiques sont déjà sensibles. Les cours du pétrole ont bondi de plus de huit pour cent mercredi, atteignant 80,10 dollars le baril de Brent, référence internationale — signal que les marchés mondiaux tremblent à chaque communiqué de presse issu de la Maison-Blanche ou de Téhéran. L’Iran revendique d’imposer dans ce passage ses propres droits de navigation, malgré l’opposition américaine, et menace tout navire qui n’emprunte pas l’itinéraire qu’il a lui-même autorisé, le long de ses côtes.
Trump a déclaré, à l’issue du sommet d’Ankara, que les États-Unis n’avaient « pas l’intention de continuer sur le long terme » et que la situation allait « prendre fin très rapidement ». Formule commode, familière aux observateurs de ce président coutumier des volte-face. Car dans le même temps, il a reconnu ne plus vouloir « avoir affaire » aux dirigeants iraniens, jugeant toute négociation « juste une perte de temps » — avant d’indiquer aussitôt que ses émissaires pouvaient néanmoins poursuivre leurs discussions. La contradiction est patente, et elle dit quelque chose de profond sur la nature de cette politique étrangère américaine : impulsive, médiatique, peu soucieuse de la cohérence que requiert la diplomatie de longue haleine.
Washington a rétabli mardi ses sanctions sur le brut iranien, pourtant levées par le protocole d’accord du 17 juin — accord signé grâce à la médiation du Qatar et du Pakistan, qui avait permis la réouverture du détroit. Ce retournement américain a naturellement ravivé les tensions. L’Iran avait mis en garde les États-Unis contre toute « violation » de cet accord, prévenant qu’il « prendrait des mesures décisives pour protéger ses intérêts et sa sécurité ». Téhéran a également averti que « tout soutien apporté à l’armée américaine » pour des attaques contre l’Iran constituerait « une cible légitime » — accusant régulièrement ses voisins du Golfe d’autoriser des frappes depuis leurs territoires. Le Koweït et Oman ont dénoncé les frappes de leur voisin iranien.
Les appels à la désescalade se multiplient, mais leur écho reste incertain. Le Qatar et le Pakistan ont exhorté les parties à respecter le protocole d’accord du 17 juin. Le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, s’est dit « très inquiet » et a appelé à la reprise des négociations. Ali Vaez, analyste au sein du centre de réflexion International Crisis Group, estime qu’il n’existe pas à ce stade « un risque élevé de retour à une guerre totale » : les deux parties chercheraient à négocier « par l’usage de la force » les questions en suspens, et l’Iran ne serait pas disposé à abandonner le contrôle d’Ormuz, qu’il considère comme « sa plus grande réussite dans cette guerre ».
Ce regain de violence survient dans un contexte particulièrement lourd de symboles : les funérailles du guide suprême Ali Khamenei, tué au premier jour du conflit déclenché le 28 février par une offensive israélo-américaine. Sa dépouille a fait halte en Irak avant son inhumation prévue jeudi à Machhad, sa ville natale. L’Iran pleure son chef spirituel tandis que ses ports brûlent — image saisissante d’un pays à la fois endeuillé et combattant, qui nourrit des rancœurs dont l’histoire du Moyen-Orient nous enseigne qu’elles ne s’éteignent pas en quelques nuits de bombardements.
Ce qui se joue dans le détroit d’Ormuz n’est pas seulement un conflit entre Washington et Téhéran. C’est la démonstration, une fois de plus, que les routes commerciales mondiales demeurent des otages des ambitions de puissances qui ne consultent ni Paris, ni Berlin, ni Bruxelles avant d’allumer leurs mèches. L’Europe, absente, subit. La France, comme les autres, regarde les cours du pétrole s’envoler et ses approvisionnements énergétiques vaciller au gré des humeurs d’un président américain qui tweete ses ultimatums à l’aube. La question de notre souveraineté énergétique et stratégique n’a jamais été aussi brûlante — au sens le plus littéral du terme.

