L’Allemagne s’arme de missiles Tomahawk : quand Berlin joue aux apprentis stratèges sous pavillon américain

Berlin a officiellement annoncé son intention d’acquérir des missiles de croisière américains Tomahawk, des engins de longue portée capables de frapper des cibles à plus de 1 500 kilomètres. Cette décision, présentée comme une réponse à la menace russe, marque un tournant dans la posture militaire allemande et relance, une fois de plus, la question de la souveraineté stratégique européenne — ou plutôt de son absence.

L’Allemagne, qui avait longtemps fait de sa retenue militaire une vertu constitutionnelle héritée de 1945, accélère depuis l’invasion russe de l’Ukraine une remilitarisation spectaculaire. Le chancelier Olaf Scholz avait dès 2022 proclamé une Zeitenwende — un « tournant historique » — en promettant 100 milliards d’euros à la Bundeswehr. L’achat de Tomahawk s’inscrit dans cette logique de réarmement, financé en grande partie par le contribuable allemand mais au bénéfice de l’industrie de défense américaine.

Washington équipe, Berlin paie : le modèle de la dépendance

Le missile Tomahawk est un produit Raytheon, fleuron du complexe militaro-industriel américain. En choisissant ce système plutôt qu’une solution européenne — ou, mieux encore, une coopération franco-allemande dans le domaine des missiles de précision —, Berlin fait le choix délibéré de renforcer son ancrage dans l’orbite technologique et stratégique des États-Unis. L’OTAN se félicite, Washington encaisse, et l’Europe reste tributaire.

La France, qui dispose depuis des décennies de ses propres capacités de frappe en profondeur grâce à sa dissuasion nucléaire indépendante et à ses missiles SCALP, observe cette évolution avec une lucidité que Berlin semble incapable d’atteindre. Là où Paris a toujours refusé de soumettre sa défense au bon vouloir d’une puissance étrangère — fût-elle alliée —, l’Allemagne s’enferme dans une subordination consentie, voire revendiquée.

Cette acquisition soulève par ailleurs des questions géopolitiques sérieuses. Des missiles de longue portée stationnés sur le sol allemand modifient l’équilibre des forces en Europe centrale et constituent, aux yeux de Moscou, une provocation calculée. Que l’Allemagne assume ce risque sans débat parlementaire approfondi ni consultation des peuples européens concernés révèle la brutalité avec laquelle les décisions de sécurité collective se prennent désormais à Bruxelles et dans les états-majors de l’Alliance.

La question qui s’impose, au fond, est celle-ci : l’Europe veut-elle une défense qui lui appartienne, ou se contentera-t-elle indéfiniment d’acheter sa sécurité à crédit auprès de fournisseurs américains, au prix de sa propre autonomie ? La France gaulliste avait tranché cette question il y a soixante ans. Berlin, manifestement, ne l’a toujours pas posée.