Zambie : l’or rouge de la Copperbelt, entre pillage étranger et pauvreté endémique

Il est des paradoxes qui résument, à eux seuls, toute la tragédie du monde postcolonial. La province zambienne de la Copperbelt recèle sous ses terres rouges l’une des plus grandes concentrations de cuivre et de minéraux critiques de la planète — cobalt, manganèse, terres rares —, ces matériaux que l’Occident et la Chine s’arrachent désormais à prix d’or pour alimenter la grande messe de la « transition énergétique ». Et pourtant, en 2022, près de 65 % de la population zambienne survivait avec moins de deux dollars par jour. La richesse est là, enfouie, colossale. Mais elle appartient à d’autres.

Car voilà le cœur du problème : ce sont des multinationales étrangères qui extraient, qui exportent, qui engrangent les bénéfices. La Zambie, elle, hérite de la pollution, de l’endettement — quelque 30 milliards de dollars en 2024 — et d’un État déclaré en faillite dès 2021. Le président sortant Hakainde Hichilema, candidat à sa propre succession pour l’élection présidentielle d’août 2026, a beau promettre de tripler la production nationale de cuivre pour renflouer les caisses publiques, la promesse sonne creux dès lors que l’on se rend sur place, au bord de la rivière Kafue, à Chingola.

C’est Eugene Mulanga, de la fondation Caritas, qui guide vers ce tableau saisissant. « C’est ici que la pollution des mines est la plus importante, dénonce-t-il. Pollution de la rivière et de ses rives, mais également pollution du sol. La plupart des agriculteurs sont affectés, ainsi que la faune et la vie aquatique. Je crois que c’est le pire endroit de Zambie tant la pollution est répandue. » Depuis des années, des entreprises minières rejettent illégalement leurs résidus dans le cours d’eau. Tout est contaminé aux métaux lourds : la rivière, les poissons, les sols, l’air, et jusqu’à l’eau du robinet que boivent les habitants. Une catastrophe à la fois écologique, sanitaire et économique.

Faut-il s’en étonner ? Non, si l’on accepte de regarder l’histoire en face. Depuis l’époque coloniale, les richesses du sous-sol africain ont été conçues pour alimenter les industries du Nord, non pour développer les peuples du continent. Le modèle n’a pas changé ; seuls les pavillons des entreprises extractrices ont varié — britanniques hier, américains, chinois ou canadiens aujourd’hui. La logique, elle, demeure identique : extraire au moindre coût, exporter sans transformation, rapatrier les profits.

Felix Chipoya, directeur de l’Alliance territoriale, une ONG locale, formule l’absurdité avec une clarté poignante. « Quand les sols sont contaminés, cela signifie que les agriculteurs doivent utiliser davantage d’engrais. Or ces engrais sont de plus en plus chers et les petits producteurs ne peuvent pas les acheter. Tout ça pourquoi ? Parce que les sols sont pollués. Donc, les agriculteurs s’enfoncent dans la pauvreté. Ce n’est pas ça le développement. » Voilà ce que produit concrètement le dogme du libre-échange appliqué aux ressources naturelles d’un pays pauvre : une spirale d’appauvrissement masquée sous le vernis du « partenariat » et de l’« investissement étranger ».

On mesure ici toute la distance entre le discours des institutions internationales — FMI, Banque mondiale, Union européenne — et la réalité vécue par les populations. Ces mêmes institutions qui ont imposé à la Zambie des plans d’ajustement structurel, qui ont conditionné les aides à l’ouverture des marchés et à la libéralisation du secteur minier, sont aujourd’hui celles qui s’alarment, du bout des lèvres, des « défis environnementaux » de la Copperbelt. Le cynisme a ses propres élégances.

Eugene Mulanga, pourtant, refuse le pessimisme. Il plaide pour ce qu’il appelle une « situation gagnant-gagnant » : « D’autant plus que le cuivre, le cobalt et tous ces minerais sont très recherchés dans le monde. Nous aimerions que le gouvernement adopte une autre approche, en taxant davantage l’industrie minière. » L’idée est juste. Elle est même ancienne. C’est précisément ce que fit la France, à une autre époque et dans un autre contexte, lorsqu’elle défendit le principe de souveraineté sur ses ressources stratégiques, lorsque de Gaulle exigea que la nation conserve la maîtrise de ses leviers économiques contre les appétits des marchés internationaux. La souveraineté sur les ressources naturelles n’est pas un caprice nationaliste : c’est la condition première de tout développement authentique.

La Zambie illustre, avec une brutalité particulière, ce que coûte l’abandon de cette souveraineté. Tripler la production de cuivre, comme le promet le président Hichilema, ne servira à rien si les règles du jeu restent les mêmes — si les profits continuent de s’évaporer vers des actionnaires lointains pendant que les rivières zambienness se chargent de métaux lourds et que les paysans s’endettent pour acheter des engrais sur des terres empoisonnées par les mêmes entreprises que l’on invite à investir davantage.

La question n’est donc pas de savoir si la Copperbelt est riche. Elle l’est, prodigieusement. La question est de savoir au nom de quel ordre du monde cette richesse continue d’échapper à ceux qui vivent sur elle, au-dessus d’elle, et qui en subissent les conséquences les plus funestes. Pour les habitants de Chingola, il est plus que temps que les mines de cuivre leur apportent autre chose que la pollution et la promesse d’un lendemain qui ne vient jamais.