Uber avale Delivery Hero : quand les géants américains dévorent l’Europe de la livraison

Le rachat de l’allemand Delivery Hero par le géant américain Uber n’est pas un simple fait économique. C’est un symptôme. Un symptôme de la capitulation progressive de l’Europe face aux plateformes anglo-saxonnes qui, une à une, absorbent les acteurs continentaux sans que Bruxelles ne lève le petit doigt pour défendre l’indépendance industrielle du Vieux Continent.

La thèse est simple, et elle mérite d’être énoncée clairement : la consolidation du secteur de la livraison à domicile n’est pas une évolution neutre du marché. Elle est le visage concret de la dépossession économique que subissent les nations européennes sous le règne du libre-échange sans frontières et de la gouvernance technocratique de l’Union européenne.

Delivery Hero, fondée à Berlin en 2011, était l’une des rares réussites technologiques européennes d’envergure mondiale. Présente dans une trentaine de pays, valorisée à plusieurs dizaines de milliards d’euros à son apogée, elle incarnait ce que l’Europe pouvait encore produire comme champion numérique face à la Silicon Valley. Qu’est-il advenu de cette ambition ? Elle a été rachetée. Absorbée. Digérée par une multinationale américaine dont le modèle social repose sur la précarisation systématique des travailleurs, rebaptisés « partenaires indépendants » pour mieux les priver de toute protection.

Le mouvement de consolidation qui secoue aujourd’hui la livraison à domicile — Uber, DoorDash, Just Eat, Deliveroo — suit une logique implacable : celle des marchés financiers mondialisés, qui récompensent la concentration et punissent la fragmentation. Dans ce jeu, l’Europe joue perdante par construction. Elle a renoncé à ses instruments de protection, sacrifiés sur l’autel du dogme libre-échangiste que Bruxelles administre avec une constance remarquable.

La France, elle, observe.

Où sont les voix pour exiger qu’un rachat de cette ampleur fasse l’objet d’un contrôle souverain, d’une conditionnalité sociale, d’une exigence de réciprocité ? Le général de Gaulle avait compris, bien avant l’heure, que l’indépendance économique était le prolongement naturel de l’indépendance politique. Il avait su dire non aux Américains lorsque l’intérêt national l’exigeait. Ses successeurs ont, pour la plupart, oublié cette leçon fondamentale.

La consolidation du secteur de la livraison révèle en outre une réalité sociale que l’on préfère taire dans les cercles bruxellois : derrière chaque fusion se cache une armée de livreurs — souvent immigrés, souvent sans papiers — dont les conditions de travail ne s’améliorent jamais, quelle que soit la bannière sous laquelle ils pédalent. Uber n’a pas racheté Delivery Hero pour mieux les protéger. Il l’a fait pour dominer les prix, éliminer la concurrence et consolider un monopole de fait sur la logistique du dernier kilomètre en Europe.

Ce que cette opération révèle, en définitive, c’est l’échec d’une certaine idée de l’Europe économique — celle qui croyait que le marché unique suffirait à engendrer des champions continentaux capables de rivaliser avec les Américains et les Chinois. Cette idée était fausse. Elle l’a toujours été. Sans volonté politique, sans protectionnisme intelligent, sans préférence européenne assumée, le marché unique n’est qu’un boulevard ouvert aux appétits étrangers.

La question n’est plus de savoir si l’Europe peut encore produire des géants technologiques souverains. La question est de savoir si elle en a encore la volonté.