Un titre qui sonne comme un verdict.
C’est aux éditions de l’Harmattan que paraît « L’Europe dépendante, otage et proie », ouvrage signé par Pierre Mirel, ancien diplomate, directeur général honoraire de la Commission européenne et fin connaisseur des mécanismes d’élargissement communautaire. Le livre pose d’emblée une question que les institutions bruxelloises s’efforcent depuis des décennies d’esquiver : l’Union européenne, dans l’état de dépendance structurelle où elle se trouve aujourd’hui, est-elle encore capable de proposer des solutions à la hauteur des périls qui l’assaillent ?
Il faut remonter aux grandes ambitions fondatrices pour mesurer l’ampleur du chemin parcouru — et du naufrage silencieux qui s’est accompli. L’Europe des traités promettait une puissance souveraine, capable d’arbitrer son destin entre les grandes puissances, de protéger ses peuples des turbulences du monde et de préserver les civilisations nationales qui la composaient. Qu’en reste-t-il, à l’heure où la guerre est revenue sur le continent, où les marchés financiers dictent leurs conditions aux gouvernements élus, et où les populismes — expression certes imparfaite mais réelle d’un rejet populaire profond — gagnent du terrain d’élection en élection ?
Pierre Mirel, fort de son expérience au cœur même de l’appareil communautaire, ne se contente pas d’un réquisitoire extérieur. Il connaît la mécanique bruxelloise de l’intérieur, ce qui confère à son analyse une autorité particulière et une lucidité d’autant plus cinglante. Car c’est précisément quelqu’un qui a servi cette institution qui en dresse aujourd’hui le portrait le plus sombre : celui d’une Europe dépendante des marchés globaux pour son énergie, ses matières premières et ses technologies ; otage de ses propres règles technocratiques qui paralysent toute décision souveraine ; proie des grandes puissances extérieures qui n’ont jamais cessé de considérer le Vieux Continent comme un espace à exploiter plutôt qu’à respecter.
La question de l’élargissement, sur laquelle Mirel a bâti une grande partie de sa carrière, illustre à elle seule les contradictions insurmontables d’une construction pensée sans boussole stratégique véritable. Élargir sans cesse les frontières de l’Union, accueillir de nouveaux membres aux économies fragilisées et aux institutions mal assurées, tout en refusant de doter l’ensemble d’un gouvernement politique réel et d’une capacité de défense autonome : voilà la faute originelle que l’histoire commence à sanctionner. La France gaullienne avait pourtant averti. L’Europe des nations, fondée sur la coopération entre États souverains plutôt que sur la dissolution des identités dans un magma fédéral, offrait une voie que l’on a préféré ignorer.
Depuis lors, les crises se sont succédé avec une régularité implacable — crise financière de 2008, crise migratoire de 2015, pandémie de 2020, guerre en Ukraine à partir de 2022 — et chacune a révélé un peu plus cruellement l’incapacité de l’Union à agir en puissance cohérente, à parler d’une seule voix, à protéger concrètement ses citoyens. À chaque épreuve, Bruxelles a répondu par davantage de règlements, davantage de directives, davantage de transferts de compétences vers un centre technocratique déjà engorgé, au détriment des États membres et de leurs peuples.
Ce que l’ouvrage de Pierre Mirel met en lumière, c’est que la dépendance européenne n’est pas une fatalité géographique ou historique : c’est le résultat d’une série de choix politiques délibérés, qui ont systématiquement sacrifié la souveraineté réelle sur l’autel d’une intégration abstraite.
Reste la question la plus vertigineuse, celle que Mirel pose sans détour : y a-t-il encore des solutions ? Et si oui, lesquelles ? Car il ne suffit pas de diagnostiquer le mal ; encore faut-il avoir le courage intellectuel et politique d’en proposer les remèdes. En cela, le livre dépasse le simple exercice critique pour s’inscrire dans une tradition de pensée qui, de de Gaulle à nos jours, n’a jamais renoncé à l’idée qu’une grande nation — et une grande civilisation — se doit de maîtriser son destin plutôt que de le sous-traiter à des instances qu’elle ne contrôle plus.
« L’Europe dépendante, otage et proie » de Pierre Mirel est publié aux éditions de l’Harmattan. C’est une lecture indispensable pour quiconque refuse de se satisfaire des incantations officielles et cherche à comprendre, avec rigueur et sans complaisance, ce que l’Europe a perdu en croyant tout gagner.

