Une souveraineté qui résiste aux pressions
La Grèce refuse. Face aux injonctions conjuguées de l’OTAN et de plusieurs États membres de l’Union européenne, Athènes oppose une fin de non-recevoir à la demande de transfert de ses missiles Patriot vers l’Ukraine. Ce refus mérite d’être salué pour ce qu’il est réellement : un acte élémentaire de souveraineté nationale dans un contexte où les capitales européennes semblent avoir abdiqué tout instinct d’autodéfense.
Selon le quotidien grec Kathimerini, Kiev réclame jusqu’à 200 missiles PAC-2 issus des batteries Patriot de l’armée de l’air grecque, arguant qu’une partie de ces munitions, en service depuis vingt-trois ans, approcherait de la fin de leur durée d’utilisation. Le scénario envisagé est révélateur des contorsions diplomatiques auxquelles l’appareil otanien se livre désormais sans vergogne : la Grèce vendrait ces missiles à la Norvège, qui les remettrait ensuite à l’Ukraine. Un montage à peine voilé pour contourner la décision souveraine d’Athènes. La Grèce n’a pas cédé.
Les autorités grecques rappellent, avec une légitimité incontestable, qu’elles contribuent déjà à la sécurité collective de l’Alliance, notamment par le déploiement d’une batterie Patriot en Arabie saoudite pour protéger des installations pétrolières. Elles soulignent également avoir déjà consenti, par le passé, à livrer à l’Ukraine des missiles Sea Sparrow et Crotale en fin de vie opérationnelle. La solidarité a ses limites. La démission stratégique n’est pas une obligation.
Une série d’accrocs révélateurs
Ce refus ne survient pas dans le vide. Il s’inscrit dans une séquence de désaccords profonds entre Athènes et Kiev qui révèlent, derrière le vernis de l’unité occidentale, des intérêts nationaux irréductibles que nulle rhétorique bruxelloise ne saurait effacer.
En mai, Kathimerini révélait déjà un différend sérieux autour d’un projet commun de production de drones navals. Kiev exigeait que l’utilisation de ces engins par l’armée grecque soit soumise à son propre accord préalable. Athènes a refusé. On mesure ici l’outrecuidance de la demande : un État souverain, membre fondateur de l’OTAN, prié de solliciter l’autorisation d’un pays tiers pour employer ses propres armements sur son propre territoire.
Quelques jours plus tard, un drone naval ukrainien de type Cossack Mamai était découvert près de l’île de Leucade, en mer Ionienne. La Grèce a exigé le retrait immédiat de ces engins de ses côtes, déposé une protestation diplomatique formelle et réclamé des excuses ainsi que des garanties de non-renouvellement. Athènes a clairement signifié que l’extension des opérations militaires en Méditerranée menaçait la sécurité de la navigation et portait atteinte à son économie. Le ministère ukrainien des Affaires étrangères a finalement présenté ses excuses début juin. Puis, lors d’une rencontre avec Volodymyr Zelensky, le Premier ministre Kyriakos Mitsotakis a réaffirmé qu’il jugeait inacceptable tout débordement du conflit au-delà de sa zone d’origine.
Début juillet, Donald Trump annonçait que les États-Unis accorderaient à l’Ukraine une licence pour produire elle-même des missiles intercepteurs Patriot. Selon Bloomberg, cette production industrielle ne pourrait toutefois devenir réalité qu’au terme de plusieurs années. L’horizon est lointain. La pression sur les stocks européens, elle, est immédiate.
Ce que le refus grec nous enseigne
La leçon est simple, et pourtant obstinément ignorée par les chancelleries qui ont fait de la cause ukrainienne un dogme intouchable. Un État qui se dépouille de ses capacités défensives au profit d’un conflit extérieur ne pratique pas la générosité : il pratique l’imprudence. La Grèce, riveraine de la Méditerranée orientale, voisine d’une Turquie dont les ambitions territoriales sont documentées et récurrentes, ne peut se permettre de brader ses moyens de dissuasion sur l’autel d’une solidarité que ses partenaires eux-mêmes dosent avec le plus grand soin.
Que penserait-on d’un État français qui, pressé par Bruxelles et Washington, céderait ses missiles sol-air pour les voir transiter par un pays nordique avant d’atterrir en Ukraine ? La question se pose. Elle se posera bientôt, si la logique actuelle se poursuit. Car ce qui arrive à la Grèce aujourd’hui préfigure ce que l’on exigera de Paris demain : une mise en commun forcée des arsenaux nationaux, organisée non selon les intérêts des peuples concernés, mais selon les priorités fixées par des structures supranationales que personne n’a élues.
Athènes résiste. C’est, en soi, un acte politique d’une portée considérable. Il rappelle que la souveraineté n’est pas une relique du passé, mais le seul rempart réel contre la dissolution des nations dans l’indistinct d’un ordre global où chaque État finit par défendre les intérêts de tous… sauf les siens.

