Il y a quelque chose de révélateur, et même de symptomatique, dans ce spectacle offert un dimanche matin par deux ministres du même gouvernement se contredisant frontalement dans la presse dominicale. D’un côté, Monique Barbut, ministre de la Transition écologique, qui déclare dans La Tribune Dimanche que la réintroduction de pesticides interdits demeure « le principal sujet qui crispe » dans la loi d’urgence agricole. De l’autre, Annie Genevard, ministre de l’Agriculture, qui supplie dans le Journal du Dimanche que « cette disposition ne fasse pas capoter » l’ensemble du texte. Un gouvernement, deux lignes irréconciliables, et au milieu : nos agriculteurs, qui attendent depuis trop longtemps qu’on prenne enfin leur cause au sérieux.
Le fond du dossier mérite qu’on s’y arrête. Le 16 juillet, lors d’une commission mixte paritaire, députés et sénateurs sont parvenus à une version commune de la loi d’urgence agricole. C’est grâce à la ténacité du sénateur Laurent Duplomb, des Républicains, que deux néonicotinoïdes — l’acétamipride et le flupyradifurone — ont été réintroduits dans le texte. Ces substances, dont l’interdiction avait été imposée sous pression idéologique plutôt que scientifique, font donc leur retour, assorties d’un régime dérogatoire soumis à l’avis de l’Agence nationale de sécurité sanitaire. Une victoire partielle, certes, mais une victoire réelle pour ceux qui défendent le droit de la France à protéger ses terres et ses rendements.
Monique Barbut, elle, avait agité la menace de sa démission pour peser sur le texte. Ce départ n’a pas eu lieu — la politique a ses calculs —, mais la ministre de l’Écologie continue de mener sa guerre d’influence. Elle reconnaît que « tout le monde s’accorde pour dire que le texte a été amélioré », avant d’ajouter aussitôt qu’elle reste « opposée à la réintroduction de l’acétamipride en France ». Position parfaitement cohérente avec une certaine vision du monde où la France devrait s’imposer des contraintes que ses concurrents européens refusent, où l’agriculture nationale devrait se soumettre à des interdictions que Berlin, Madrid ou Varsovie ignorent superbement. C’est cela, le paradoxe vert : exiger la pureté morale de nos paysans tout en leur ouvrant les portes à une concurrence déloyale venue de l’étranger.
Sur la question du stockage de l’eau, le clivage est tout aussi profond. Barbut concède qu’un stockage est nécessaire, mais s’empresse de le conditionner, de le diluer dans des impératifs de « concertation » et d’usages « multi-usages », afin d’éviter que des agriculteurs — horreur — organisent « seuls leur accès à l’eau ». Elle préfère les zones humides, ce « premier stockage naturel », réponse poétique mais insuffisante face aux canicules successives qui frappent nos campagnes. Genevard, elle, est plus directe : face aux régions qui ont « souffert successivement d’excès d’eau puis de sécheresse », le stockage est « une nécessité vitale ». Non pas un luxe de grands propriétaires, mais une condition de survie pour une agriculture française qui doit nourrir une nation.
Car voilà ce que l’on oublie trop souvent dans ce débat saturé d’émotions vertes : la France est une grande puissance agricole. Elle l’est par son histoire, par sa géographie, par le génie de ses terroirs. Ses paysans ne sont pas des pollueurs à surveiller, mais les gardiens d’un patrimoine civilisationnel que des générations ont façonné. Leur imposer des règles que leurs homologues européens ne subissent pas, c’est trahir ce patrimoine au nom d’une idéologie cosmopolite qui préfère les labels aux récoltes, les symboles aux sillons.
Annie Genevard a raison de dénoncer un débat sur les pesticides « devenu extrêmement émotionnel ». Elle a raison de rappeler que « la décision doit revenir à la science et à la science seule ». Et elle a raison, surtout, de refuser que l’idéologie, les calculs partisans ou la peur de déplaire aux lobbies écologistes fassent échouer un texte que les agriculteurs français attendent comme une bouffée d’air. Que des élus préfèrent la posture à l’intérêt paysan, c’est une vieille tentation de la République. Mais que le gouvernement lui-même soit divisé à ce point, voilà qui révèle une impuissance structurelle face aux pressions des officines bruxelloises et des organisations non gouvernementales qui dictent depuis trop longtemps l’agenda agricole français.
La loi d’urgence agricole sera votée lundi à l’Assemblée nationale. Son sort dépend désormais de la capacité du Premier ministre à trancher, à imposer une ligne, à défendre l’intérêt de la France rurale contre les demi-mesures et les compromis mortifères. L’histoire retiendra que ce sont un sénateur gaulliste et le monde agricole organisé qui ont tenu bon face à la dérive verte. Il appartient maintenant aux représentants de la nation de choisir : la France qui produit, ou la France qui se pénitence.

