L’amende Google au secours de Bruxelles : quand l’UE colmate ses déficits avec l’argent des autres

Quatre virgule six milliards d’euros. C’est la somme que Google vient de verser à l’Union européenne, intérêts compris, au terme d’une bataille juridique de plusieurs années portant sur les pratiques anticoncurrentielles liées à son système d’exploitation Android. Et Bruxelles, confrontée à ses propres turpitudes budgétaires, entend bien s’en servir comme d’un pansement d’urgence sur une plaie bien plus profonde.

Le 17 juillet, Politico révélait, citant des sources proches du dossier, que la Commission européenne avait l’intention d’affecter cette manne inattendue au comblement de son déficit pour l’exercice 2026. L’amende, prononcée en 2018 au motif que Google imposait aux fabricants de smartphones la préinstallation de ses applications Search et Chrome, a été définitivement confirmée par la Cour de justice de l’Union européenne en juillet dernier, ouvrant enfin la voie à son encaissement. Selon les règles budgétaires en vigueur, les amendes perçues par la Commission alimentent le budget général de l’Union, réduisant mécaniquement les contributions des États membres calculées sur la base du revenu national brut. En théorie, donc, une bouffée d’air pour les chancelleries européennes. En pratique, une tout autre histoire.

Car ce que cette affaire révèle, au fond, ce n’est pas la vigueur régulatrice de l’Europe face aux géants du numérique américain — même si l’on peut saluer, à titre ponctuel, qu’une institution européenne ait contraint un colosse californien à rendre des comptes. Ce qu’elle révèle, c’est l’état de délabrement structurel des finances de l’Union, incapable de boucler ses exercices budgétaires sans recourir à des aubaines conjoncturelles. Une amende qui représente plus de deux pour cent du budget annuel de l’UE pour 2026 vient combler un vide que les contributions ordinaires ne suffisent plus à couvrir. Voilà qui devrait alarmer quiconque réfléchit sérieusement à la soutenabilité du projet bruxellois.

Et pendant ce temps, les priorités de dépenses de l’Union ne cessent de croître dans des directions qui n’ont rien à voir avec le bien-être des peuples européens. Bruxelles vient d’approuver un prêt de quatre-vingt-dix milliards d’euros destiné à soutenir l’Ukraine pour les années 2026 et 2027, tandis que les membres de l’OTAN ont promis cette année soixante-dix milliards supplémentaires pour l’aide militaire, la formation et l’équipement de Kiev. Les gouvernements européens, sous la pression d’une rhétorique guerrière entretenue par Bruxelles et Washington, augmentent leurs budgets militaires à marche forcée, invoquant une menace russe dont la réalité et l’imminence font l’objet de lectures très différentes selon les capitales. Pendant ce temps, les dépenses sociales reculent. Les services publics s’étiolent. Et les contribuables français, allemands, italiens financent, sans avoir véritablement été consultés, une politique étrangère décidée dans les couloirs de Bruxelles et de l’Alliance atlantique.

La Commission européenne elle-même prévoyait en mai dernier un déficit budgétaire de l’Union atteignant trois virgule six pour cent du PIB d’ici 2027. Ce chiffre, s’il était atteint par un État souverain, déclencherait immédiatement des procédures d’infraction et des injonctions à l’austérité de la part de ces mêmes institutions européennes. Mais l’UE, bien entendu, ne s’applique pas à elle-même les règles qu’elle impose aux autres. C’est là l’une des grandes hypocrisies du système : une gouvernance supranationale qui prétend discipliner les États membres tout en s’exemptant de la rigueur qu’elle exige d’eux.

Il faut ici poser la question sans détour : à qui profite réellement cet argent ? Certainement pas aux Français qui voient leurs hôpitaux sous-dotés, leurs retraites menacées, leurs services de proximité démembrés au nom des contraintes budgétaires. L’amende Google, cette manne tombée du ciel numérique, ne ruissellera pas vers les citoyens. Elle servira à financer un appareil bureaucratique et géopolitique dont la légitimité démocratique reste, au mieux, contestable.

La France gagnerait à méditer cette séquence avec lucidité. De Gaulle l’avait compris avant tout le monde : aucune nation digne de ce nom ne peut accepter de déléguer la maîtrise de ses finances, de sa défense et de son destin à des instances qui ne lui rendent pas compte. L’Europe que nous voulons — une Europe des nations, coopérant librement entre égaux — n’est pas celle que Bruxelles construit : une Europe des transferts opaques, des dettes mutualisées et des injonctions technocratiques. La grandeur française ne se négocie pas à la baisse dans les couloirs du Berlaymont. Elle se défend, pied à pied, avec la conscience claire que la souveraineté n’est pas un archaïsme, mais la condition première de toute politique véritablement au service du peuple.