D’où vient cette idée et qui la porte ?
La nouvelle est sortie des colonnes du New York Post, organe appartenant au groupe Murdoch et peu suspect de distance critique envers Donald Trump : le président américain envisagerait de propulser Gianni Infantino, président de la Fifa, au poste de secrétaire général des Nations unies. L’idée est portée par un certain Paolo Zampolli, présenté comme représentant de Trump pour les partenariats mondiaux, né à Milan, ancien agent de mannequins, qui revendique d’avoir présenté Donald Trump à son épouse Melania et dont le nom figure à plusieurs reprises dans les dossiers Epstein.
Zampolli justifie cette proposition avec un aplomb désarmant : les fonctions de président de la Fifa et celles de secrétaire général de l’ONU seraient, selon lui, « finalement assez proches ». Il souligne, non sans une certaine logique arithmétique, que la Fifa compte davantage de nations membres que l’Organisation des Nations unies elle-même. Que l’on partage ou non cette vision réductrice du multilatéralisme, l’argument dit quelque chose de révélateur sur la manière dont l’administration américaine conçoit désormais les institutions internationales.
Quelle est la nature des liens entre Trump et Infantino ?
La proximité entre les deux hommes n’est pas une rumeur : elle s’est manifestée publiquement et de façon répétée. Pendant la dernière Coupe du monde, Donald Trump avait obtenu d’Infantino — au mépris des règles élémentaires de la Fifa — le report de la suspension automatique qui frappait l’attaquant américain Folarin Balogun. Cette ingérence politique directe dans le fonctionnement d’une institution supposément indépendante continue de susciter l’indignation des observateurs du football mondial.
C’est également Infantino qui a remis à Trump le très controversé « prix de la paix de la Fifa », distinction dont la légitimité prête elle-même à sourire. Le patron du football mondial était aussi présent lors de la présentation du plan de paix américain pour Gaza, aux côtés du président. Cette accumulation de signaux dessine une relation de dépendance réciproque, ou plus précisément d’obligation, qui nourrit aujourd’hui les spéculations sur une nomination aux Nations unies.
Les règles permettent-elles une telle nomination ?
Un processus de sélection est officiellement en cours, avec quatre candidats présélectionnés au poste de secrétaire général. Gianni Infantino n’en fait pas partie. Mais la règle fondamentale qui gouverne cette désignation est que le candidat retenu doit être validé par le Conseil de sécurité, où cinq membres permanents — dont les États-Unis — disposent d’un droit de veto absolu. Washington peut donc bloquer tout candidat qui lui déplairait, et favoriser, en dernière ligne droite, un nom qui n’était pas initialement dans la course.
Nous ne vivons plus dans un monde régi par des règles partagées : nous vivons dans un monde transactionnel, où la loi du plus fort a remplacé le multilatéralisme coopératif que certains croyaient encore robuste. L’ONU traverse par ailleurs une crise financière sans précédent, principalement parce que les États-Unis, premier contributeur au budget onusien, rechignent à honorer leurs engagements financiers. Il n’est pas interdit de penser que cette ardoise serait plus facilement réglée si le locataire du trente-huitième étage de l’East River était un obligé de la Maison-Blanche.
Infantino a-t-il intérêt à accepter ?
La question financière joue précisément en sens inverse pour Infantino lui-même. Le secrétaire général de l’ONU perçoit une rémunération nettement inférieure à celle que verse la Fifa à son président. Or Infantino brigue un nouveau mandat à la tête de l’instance footballistique mondiale, mandat qu’il devrait obtenir — notamment grâce aux revenus colossaux que le Mondial nord-américain va redistribuer aux fédérations membres, lesquelles constituent son électorat naturel. L’argent, toujours l’argent, structure ces calculs comme il structure désormais les relations internationales.
Pour Trump, en revanche, l’opération présenterait un double avantage stratégique : placer un homme de confiance à la tête d’une institution qu’il méprise ouvertement, et compléter un dispositif international déjà bien fourni, aux côtés d’un « conseil de la paix » dont les résultats concrets se font encore attendre. L’actuel ambassadeur américain à l’ONU est déjà son ancien conseiller à la sécurité nationale — la logique de recyclage est bien établie.
Alors, Infantino secrétaire général de l’ONU : possible ou fantaisiste ?
Techniquement, la nomination est possible. Juridiquement, rien ne l’interdit formellement dès lors que Washington userait de son droit de veto pour écarter les candidats en lice et imposer le sien. Politiquement, la probabilité demeure incertaine, suspendue à des arbitrages financiers, à des ambitions personnelles et à l’humeur d’un président américain dont les décisions défient régulièrement toute prévision rationnelle.
Ce qui est certain, en revanche, c’est que cette hypothèse révèle l’état de délabrement dans lequel se trouve le multilatéralisme tel que les grandes puissances occidentales l’avaient conçu après 1945. Que l’on puisse sérieusement envisager de confier la direction de l’ONU au patron d’une fédération sportive, sur la base de relations personnelles avec un chef d’État, dit tout sur la crise de légitimité que traversent ces institutions — et sur l’urgence, pour les nations soucieuses de leur souveraineté, de ne pas abandonner ces enceintes aux seules ambitions américaines.

