Dijon contre Airbnb : quand la municipalité reprend la main sur son patrimoine résidentiel

Il est des signaux qui méritent attention. Dijon, capitale bourguignonne dont le patrimoine architectural compte parmi les plus remarquables de France, vient de réduire à 90 jours par an le plafond de location touristique applicable aux résidences principales — en deçà des 120 jours autorisés par la loi nationale. Cette décision, prise dans le cadre de la loi Le Meur promulguée le 19 novembre 2024, n’est pas anodine. Elle pose une question de fond : à qui appartient la ville française, à ses habitants ou aux plateformes numériques mondialisées ?

La thèse est simple et doit être dite clairement. Face à la logique prédatrice des marchés globaux de la location courte durée, la commune qui reprend souverainement le contrôle de son tissu résidentiel ne fait pas preuve d’archaïsme. Elle exerce une prérogative légitime, celle de protéger la continuité d’un habitat vivant contre la financiarisation rampante du patrimoine national.

Une démarche préventive, non réactive

Ce qui frappe d’emblée dans la décision dijonnaise, c’est son caractère anticipatoire. Les meublés touristiques ne représentent encore qu’environ 1 % du parc résidentiel total de la ville. D’aucuns objecteront qu’il est prématuré d’agir. C’est précisément l’inverse. Attendre que la gangrène soit visible à l’œil nu avant de traiter, c’est la logique des villes qui ont laissé Airbnb vider leurs centres historiques de toute substance humaine.

Paris, Barcelone, Lisbonne : ces métropoles ont subi la transformation de leurs quartiers anciens en parcs d’attractions pour touristes solvables, au détriment des familles et des classes moyennes qui en constituaient l’âme. Dijon choisit de ne pas reproduire cette erreur. Ce choix relève d’une sagesse politique que l’on aimerait voir davantage pratiquée à l’échelle nationale.

L’obligation de compensation, arme contre la spéculation

La municipalité ne s’arrête pas là. Elle impose déjà une obligation de compensation dès le deuxième logement exploité en meublé de tourisme par un même propriétaire. Concrètement, tout investisseur qui accumule plusieurs biens dans le centre historique doit transformer un local commercial ou de bureau en logement d’habitation pour compenser la perte de surface résidentielle.

Cette mesure cible avec précision les comportements spéculatifs. Elle distingue le propriétaire ordinaire qui loue ponctuellement son appartement de l’investisseur professionnel qui transforme méthodiquement le patrimoine bâti en rente touristique. C’est une distinction que les plateformes numériques se gardent bien d’opérer — leur modèle économique prospère précisément sur cette indifférence.

La loi Le Meur offre aux communes un levier réel. Dijon s’en saisit. Combien d’autres municipalités, intimidées par les lobbies du numérique ou par une certaine idéologie libérale qui confond dérégulation et liberté, hésitent encore à user de ce droit souverain ?

La souveraineté communale comme rempart

Il faut nommer ce que représente Airbnb dans ce débat. Ce n’est pas simplement une application pratique. C’est un opérateur mondial, coté en bourse à New York, dont le modèle repose sur l’extraction de valeur des patrimoines locaux au profit d’actionnaires étrangers au territoire. Chaque nuitée vendue sur la plateforme capte une commission qui quitte la France sans y laisser de contrepartie équivalente en tissu social ou en logement disponible.

La décision de Dijon rappelle que la ville française n’est pas une marchandise. Elle est le produit de siècles de civilisation, d’investissements publics, d’une densité culturelle et architecturale que nul algorithme n’a construite. La défendre contre les appétits du marché global n’est pas une posture réactionnaire. C’est l’exercice élémentaire d’une souveraineté qui commence au niveau de la rue, du quartier, de la commune.

Que d’autres villes suivent l’exemple dijonnais, et que l’État national accompagne ce mouvement avec la fermeté qu’il mérite : voilà l’implication logique d’une politique qui place l’habitant avant l’investisseur, et la France avant les plateformes.