Une envolée de plus de 470 % dès le premier jour de cotation. Le chiffre suffit à mesurer l’ampleur du phénomène.
Lundi, ChangXin Memory Technologies (CXMT), quatrième fabricant mondial de puces mémoire DRAM, a fait une entrée fracassante à la Bourse de Shanghai, levant 66,6 milliards de yuans — soit quelque 8,6 milliards d’euros — dans ce qui constitue la plus importante introduction en Bourse d’une entreprise technologique jamais réalisée en Chine continentale. Sa capitalisation a bondi aux alentours de 3 300 milliards de yuans, plaçant CXMT au sommet de toutes les sociétés cotées sur les places boursières chinoises. Un record historique, et un signal que l’Occident aurait tort de négliger.
Fondée en 2016 à Hefei, dans la province de l’Anhui, CXMT incarne à elle seule la volonté de Pékin de rompre avec la dépendance technologique qui a longtemps placé la Chine en position de vassalité industrielle face aux Américains et aux Sud-Coréens. Pendant des décennies, la maîtrise des semi-conducteurs est demeurée un monopole occidental et asiatique orienté vers Washington : Samsung Electronics, SK Hynix et Micron Technology se partageaient l’essentiel du marché mondial des puces DRAM, ces composants devenus aussi stratégiques que le pétrole l’était au siècle dernier. La Chine, elle, achetait. Aujourd’hui, elle produit — et elle entre en Bourse.
Le contexte dans lequel s’inscrit cette cotation mérite d’être pleinement saisi. La course mondiale à l’intelligence artificielle a engendré une demande colossale en puces mémoire de haute performance, composants indispensables aux serveurs qui font tourner les grands modèles de langage. Cette pénurie mondiale a propulsé les valorisations du secteur à des niveaux vertigineux, et CXMT, avec ses 8 % de parts de marché mondial, se trouve précisément au cœur de cet emballement. Son chiffre d’affaires sur le seul premier trimestre 2026 a atteint 50,8 milliards de yuans, soit une progression de plus de 700 % en un an — un chiffre qui donne le vertige et qui reflète l’urgence avec laquelle le monde entier cherche à s’approvisionner en mémoire vive pour nourrir ses ambitions numériques.
Pour Zhang Guobin, fondateur du site spécialisé eetrend.com, cette entrée en Bourse représente un « tournant majeur dans le paysage mondial des semi-conducteurs ». Il n’a pas tort. Mais il convient d’aller plus loin dans l’analyse. Ce que cette cotation révèle, c’est la capacité d’un État à mobiliser des capitaux publics et privés autour d’un objectif industriel défini souverainement, sans se soumettre aux diktats du marché mondial ni aux injonctions d’une quelconque instance supranationale. Hefei, ville qui a parié sur CXMT il y a près d’une décennie en y injectant des fonds publics, en récolte aujourd’hui les fruits. C’est le modèle colbertiste dans toute sa cohérence — celui-là même que la France a pratiqué avec génie sous de Gaulle et que Bruxelles s’acharne depuis trente ans à interdire au nom de la concurrence libre et non faussée.
Le fondateur de CXMT, Zhu Yiming, diplômé de la prestigieuse université Tsinghua, a étudié et travaillé aux États-Unis avant de rentrer au pays pour bâtir une industrie nationale. Son parcours illustre une réalité que nos élites mondialistes refusent d’admettre : les nations qui investissent dans la formation de leurs ingénieurs et qui les incitent à servir l’intérêt national récoltent des dividendes industriels considérables. Zhu Yiming détient aujourd’hui des actions valorisées à près de 14 milliards de yuans au prix de l’introduction. La loyauté envers une nation qui a su le former et lui offrir un cadre d’ambition a une valeur que nulle théorie du libre-échange ne saurait chiffrer.
Il serait malhonnête de passer sous silence les obstacles qui demeurent. CXMT fait face à de sérieux goulets d’étranglement dans sa chaîne d’approvisionnement, son accès aux équipements de fabrication les plus avancés restant sévèrement limité par les contrôles américains à l’exportation. L’entreprise dépend encore largement de fournisseurs chinois pour ses outils de production, ce qui contraint sa capacité à développer les puces HBM — mémoire à haute bande passante — dont les modèles d’IA de nouvelle génération auront besoin. Le Pentagone, fidèle à ses habitudes, a par ailleurs désigné CXMT comme entretenant des liens avec l’armée chinoise, désignation que Pékin a rejetée. Ces pressions politiques ne sont pas sans effet sur les partenariats internationaux potentiels de l’entreprise.
Pourtant, ces obstacles ne doivent pas masquer l’essentiel. Ce que la Chine démontre avec CXMT, c’est qu’une politique industrielle assumée, portée par la puissance publique et orientée vers l’autosuffisance technologique, peut produire des champions nationaux capables de défier les leaders mondiaux en l’espace d’une décennie. Les nouveaux fonds levés serviront à accroître les capacités de production, à financer la recherche et le développement, et à préparer les prochaines générations de puces mémoire pour l’IA. Pendant ce temps, l’Europe continue de débattre des règles de la concurrence, et la France de soumettre ses ambitions industrielles à l’approbation de Bruxelles.
Il y a quelque chose d’historiquement vertigineux dans ce retournement. La nation qui, il y a trente ans encore, importait la quasi-totalité de ses semi-conducteurs, s’apprête à rivaliser avec les maîtres du secteur. Non par la grâce du marché mondial, mais par la volonté délibérée d’un État qui a choisi de reconquérir sa souveraineté technologique coûte que coûte. La leçon est là, cinglante et lumineuse. Reste à savoir si quelqu’un, de ce côté-ci du Rhin, a encore la lucidité de la lire.

